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Vincent Lindon, l’acteur de La Loi du marché, endosse enfin le bagne de Jean Valjean

Penelope H. Fritz
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Vincent Lindon
Vincent Lindon
Photo: Elena Ternovaja / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Naissance15 juillet 1959
Boulogne-Billancourt, France
ProfessionActeur
Connu pourLa Haine, Titane, 37°2 Le Matin
RécompensesPrix d'interprétation masculine, Festival de Cannes · César · Coupe Volpi du meilleur acteur, Mostra de Venise · Prix Lumière du meilleur acteur · Prix de la Los Angeles Film Critics Association du meilleur acteur dans un second rôle · Swann d'or du meilleur acteur, Festival du film de Cabourg

Dans Les Misérables de Fred Cavayé, Vincent Lindon passe près de trois heures dans la peau de Jean Valjean, le bagnard qui vole un pain et le paie de presque toute sa vie. Peu d’acteurs français ont abordé ce rôle par un chemin aussi direct. Pendant plus de dix ans, dans les films de Stéphane Brizé, il a incarné un chômeur qui compte ce qui lui reste d’économies, un délégué syndical qui tente d’empêcher la fermeture d’une usine et un cadre chargé de supprimer encore des emplois. Entre-temps, il a prêté le nom de Valjean à une taxe visant les très grandes fortunes. Reste à savoir si le public le suivra dans un blockbuster construit autour de ce bagnard.

L’ironie remonte à l’arbre généalogique. Son arrière-grand-mère Fernande était la sœur aînée du constructeur automobile André Citroën, et son grand-père Raymond Lindon, haut magistrat, a été maire d’Étretat pendant trois décennies. Son oncle Jérôme Lindon dirigeait Les Éditions de Minuit, la maison parisienne qui a publié Samuel Beckett. L’acteur devenu le visage du cinéma français consacré à la précarité a grandi bien loin de cette réalité.

Il est né le 15 juillet 1959 à Boulogne-Billancourt, dans l’ouest parisien, de Laurent Lindon, homme d’affaires, et d’Alix Dufaure, journaliste. Après le lycée Victor-Duruy, il s’inscrit dans une école de commerce, qu’il quitte au bout de vingt-deux jours. Le cinéma s’impose par une porte dérobée. En 1979, sa mère lui trouve un stage d’assistant costumier sur Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais ; il doit notamment s’occuper de Gérard Depardieu. Il passe ensuite un an à New York à promouvoir les disques du label de son oncle, travaille dans l’équipe de la tournée de Coluche en 1981, puis intègre enfin le Cours Florent.

Pendant ses deux premières décennies à l’écran, il est un jeune premier de la comédie populaire et de la romance, charmeur et nerveux. La Crise de Coline Serreau lui vaut sa première nomination au César du meilleur acteur, en 1993. Dans les années 2000, il se tourne vers les cinéastes d’auteur. Claire Denis le choisit pour Vendredi soir, puis La Moustache d’Emmanuel Carrère lui vaut le Swann d’Or à Cabourg, en 2005. En 2008, Cavayé, alors réalisateur débutant, lui confie le rôle principal de Pour elle : il y joue un professeur qui prépare l’évasion de prison de sa femme, incarnée par Diane Kruger. Un an plus tard, Welcome de Philippe Lioret en fait un entraîneur de natation à Calais qui prépare un jeune réfugié kurde à traverser la Manche.

Le César lui échappe encore et encore. Nommé pour le prix du meilleur acteur en 1993, 2000, 2008, 2010 et 2013, il repart chaque fois les mains vides. Le tournant vient avec Brizé, qui l’avait déjà associé à son ancienne épouse Sandrine Kiberlain dans Mademoiselle Chambon, avant de le choisir pour incarner un fils qui revient vivre auprès de sa mère en phase terminale dans Quelques heures de printemps. Dans La Loi du marché, Lindon joue Thierry, un homme de 51 ans au chômage depuis vingt mois qui accepte un emploi de vigile dans un supermarché et se retrouve à surveiller ses propres collègues. Le film s’appuie sur une distribution composée en grande partie de non-professionnels. En 2015, il remporte le prix d’interprétation masculine à Cannes, puis, en février de l’année suivante, le premier César de sa carrière.

Brizé fait de leur collaboration une trilogie. En 2018, En guerre transforme Lindon en Laurent Amédéo, représentant syndical à la tête de 1 100 salariés mobilisés contre la fermeture de leur usine. Sorti en 2022, Un autre monde passe de l’autre côté de la table : Lindon y incarne Philippe Lemesle, un cadre supérieur chargé de mener une nouvelle vague de licenciements, tandis que son mariage avec Anna, jouée par Kiberlain, se défait.

L’image de Lindon en homme du peuple est l’aspect de sa réputation qui mérite le plus d’être examiné, car il l’a façonnée hors écran avec autant de soin qu’à l’écran. En 2007, il prend la parole lors du lancement du parti centriste de François Bayrou. En mai 2020, pendant le premier confinement lié au Covid, il publie une longue vidéo sur Mediapart dans laquelle il critique la gestion de la crise par le gouvernement et propose une « taxe Jean Valjean » sur les grandes fortunes, au profit des ménages les plus pauvres. L’objection saute aux yeux : un héritier de Citroën et des Éditions de Minuit qui parle au nom des démunis. Mais ses films y répondent mieux que ses discours. Chez Brizé, il joue aux côtés de non-professionnels sans jamais les regarder de haut ; plus discret que tous ceux qui l’entourent, il a une carrure imposante qui semble s’excuser de prendre de la place. Ses prises de parole l’ont rendu facile à caricaturer en moraliste, et cette caricature entre aujourd’hui dans les salles avec Valjean.

Dans Titane de Julia Ducournau, qui remporte la Palme d’Or en 2021, il incarne Vincent, un capitaine des pompiers vieillissant et sous stéroïdes qui recueille un inconnu affirmant être le fils qu’il a perdu ; l’Association des critiques de cinéma de Los Angeles le désigne meilleur acteur dans un second rôle. L’année suivante, il préside le jury du Festival de Cannes, succédant à Spike Lee, et remet à Ruben Östlund une deuxième Palme d’Or pour Sans filtre. Östlund le choisit ensuite aux côtés de Keanu Reeves et de Kirsten Dunst dans The Entertainment System Is Down, dont la date de sortie n’est toujours pas connue.

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En 2024, il reçoit la Coupe Volpi du meilleur acteur à Venise pour Jouer avec le feu de Delphine et Muriel Coulin. Il y incarne Pierre, cheminot veuf et ancien syndicaliste dont le fils aîné, joué par Benjamin Voisin, se rapproche de l’extrême droite. En mai, il avait ouvert le Festival de Cannes dans Le Deuxième Acte de Quentin Dupieux. Il joue ensuite un médecin aux côtés d’Angelina Jolie dans Coutures d’Alice Winocour.

Les Misérables est sorti dans les salles françaises le 14 octobre 2026, avec Tahar Rahim dans le rôle de Javert, Noémie Merlant dans celui de Fantine et Camille Cottin et Benjamin Lavernhe en Thénardier. C’est le troisième film de Lindon avec Cavayé, après Pour elle et le thriller Mea Culpa. Le film s’est classé en tête des nouveautés de la semaine et a totalisé 480 822 entrées en sept jours. Pour une production dont le budget est estimé entre 33 et 41 millions d’euros, le résultat reste insuffisant : selon Le Parisien, il lui faudrait entre quatre et cinq millions d’entrées pour couvrir ses coûts, alors que les prévisions tablaient sur 1,5 à 2 millions.

Dans les années 1980, il partage la vie de Claude Chirac, fille du futur président, pendant près de dix ans, avant une liaison très photographiée avec la princesse Caroline de Monaco. Son fils Marcel naît en 1996. Il épouse Kiberlain en 1998, deux ans avant la naissance de leur fille Suzanne, et le couple se sépare au début des années 2000. Depuis le début de sa carrière, il parle des tics nerveux liés au syndrome de Gilles de la Tourette ; en 1990, il confie à Thierry Ardisson qu’ils disparaissent dès que la caméra tourne.

La prochaine épreuve est déjà programmée. Un bon petit soldat, son sixième film avec Brizé, était en compétition à Venise en septembre et sortira dans les salles françaises le 25 novembre 2026, distribué par Gaumont. Alba Rohrwacher y incarne la nouvelle responsable des ressources humaines d’une compagnie d’assurances, qui découvre des méthodes de management toxiques. Cette fois, la caméra pénètre dans les bureaux où les objectifs sont fixés et Lindon, après Valjean, retrouve le territoire qui l’a fait connaître.

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