Cinéma

Politique des auteurs au Lido : Lee Chang-dong, l’auteur que Cannes a couronné et que Venise peut sacrer

Jun Satō

Le concours de Venezia 83 se lit comme une leçon de politique des auteurs : une compétition qui aligne des signatures, non des produits, et où le Lion d’Or récompense d’abord une écriture. Le lignage cannois y côtoie le lignage vénitien — et la France y tient sa place, de Lindon à Garrel. Aucun film n’a encore été projeté à l’heure où nous écrivons : ceci est un pronostic de méthode, de prémisse et de distribution, non une critique.

Notre pronostic va à Possible Love, de Lee Chang-dong, son premier film depuis Burning en 2018. L’argument est celui de l’auteur au sens plein : Lee possède une signature, une manière de filmer des existences ordinaires jusqu’à ce qu’une faille morale s’ouvre sous elles, et de laisser le spectateur sentir la secousse avant qu’elle soit nommée. C’est un cinéaste que Cannes a longtemps porté — Poetry, prix du scénario en 2010, Burning, prix FIPRESCI en 2018 — et que Venise peut aujourd’hui sacrer, dans cette circulation des auteurs entre les deux Lidos de l’Europe cinéphile. Sa réalisation — plans longs, durée assumée, dévastation intérieure plutôt qu’effet — relève exactement de ce qu’un jury reconnaît comme mise en scène. Il réunit Jeon Do-yeon, prix d’interprétation à Cannes pour Secret Sunshine, et Sul Kyung-gu, avec Zo In-sung et Cho Yeo-jeong : une distribution taillée pour l’excavation intime. S’y ajoute la pression d’un silence de sept ans rompu, récit qu’un jury perçoit. Or ce jury, présidé par Maggie Gyllenhaal, compte Johnnie To : une sensibilité d’auteur asiatique dans la salle. Rien ne garantit le chef-d’œuvre, mais tout désigne le film au plafond le plus haut.

Premier outsider : Bucking Fastard, de Werner Herzog, avec Rooney et Kate Mara en sœurs. Herzog a reçu le Lion d’Or d’honneur en 2024, mais le prix du concours lui a toujours échappé — vide qui constitue, pour un jury, un ressort narratif : l’affaire inachevée qu’un festival choisit parfois de clore. Un Herzog bâti sur le lien brut de deux sœurs est imprévisible au meilleur sens.

Le second outsider inverse le tempérament. The Echo Chamber, d’Andrea Pallaoro, avec Alicia Vikander et Susan Sarandon, oppose la maîtrise formelle à la légende. Pallaoro a mené Charlotte Rampling à la Coupe Volpi en 2017 pour Hannah ; son cinéma est un instrument de précision au service des actrices. Si le jury préfère la rigueur au récit, c’est ce nom-là. Et l’on n’oublie pas les Français — Lindon chez Brizé, Garrel chez Moretti, Kahn, Pariser — dont le concours est richement peuplé.

Ce que le pronostic ignore est évident : nul n’a vu ces films. La patience de Lee, qui devient profondeur, peut, un mauvais soir, se lire comme inertie ; et le concours regorge de lauréats confirmés, de Koreeda à Zeller. Parier ici, c’est miser sur une réputation, non sur une projection advenue.

Le verdict tombera le 12 septembre 2026 au Lido de Venise, quand le jury de Maggie Gyllenhaal remettra le Lion d’Or. MCM couvrira la cérémonie en direct et confrontera chaque pronostic aux films réels.

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