Cinéma

Mise en scène à Venise : Koreeda dans la lignée des Cahiers, la politique des auteurs pour boussole

Jun Satō

Le Lion d’argent de la mise en scène est, de tous les prix du Lido, celui qui parle le langage des Cahiers du cinéma. Il ne récompense pas le sujet le plus vaste ni la performance la plus spectaculaire, mais l’auteur dont les choix se lisent le plus nettement à l’écran : la place de la caméra, le découpage, ce qu’on choisit de taire. C’est le prix qui incarne la politique des auteurs — l’idée qu’un film se juge d’abord au geste de celui qui le signe, et non au scénario qu’il illustre. Dans une Compétition dense en vétérans — Herzog, Moretti, McDonagh, le retour de Lee Chang-dong après sept ans —, la vraie question n’est pas qui raconte la meilleure histoire, mais qui maîtrise le plus complètement la manière de la raconter.

Notre pronostic va à Hirokazu Koreeda pour Look Back. Koreeda appartient à cette famille d’auteurs que la tradition cinéphile française chérit : celle d’une mise en scène qui se donne à voir sans jamais se montrer. De Nobody Knows à Still Walking et à la Palme d’or d’Une affaire de famille, il a bâti une œuvre faite de découpage patient, d’ellipses qui font confiance au spectateur, d’une direction d’acteurs si naturelle qu’elle semble effacer le jeu. Il compose l’espace domestique comme d’autres chorégraphient l’action : seuils, portes, géométrie des corps assis, chorégraphie des regards. Le montage est le lieu où l’émotion advient vraiment : une scène s’achève un temps avant ce qu’on attendait, et ce temps manquant est tout le sens. Il tire d’enfants et de non-professionnels des interprétations que bien des cinéastes n’obtiennent pas d’acteurs formés — ce qui relève d’une technique, faite de patience, de couverture et du sens de l’arrêt, avant d’être une affaire de sensibilité. Personne n’a encore vu Look Back, aussi raisonnons-nous à partir de la méthode et non de l’intrigue — et cette méthode est précisément ce qu’un jury de cinéastes est appelé à distinguer. Dans une Compétition riche en signatures françaises — Lindon chez Brizé, Garrel chez Moretti, Kahn, Pariser —, la question de l’auteur est partout ; mais aucun ne conjugue comme Koreeda la douceur apparente et la rigueur souterraine qui font une grande mise en scène.

L’outsider le plus crédible est Danny Boyle avec Ink, film d’ouverture. Boyle est le pôle inverse de Koreeda : là où le Japonais retranche, le Britannique accélère. Sa signature est un cinéma cinétique et propulsif — caméra nerveuse, montage cash, bande-son qui pousse le plan — et l’ascension de l’empire Murdoch, portée par Jack O’Connell, Guy Pearce et Claire Foy, lui offre le moteur idéal. Un jury tenté par l’énergie pure de la mise en scène, par l’art de transformer un conseil d’administration en course-poursuite, pourrait le choisir ; l’ouverture, de surcroît, imprime un film dans la mémoire du jury pour dix jours.

Le second outsider est Andrea Pallaoro pour The Echo Chamber, sur un tout autre versant : non pas la cinétique de Boyle, mais son contraire, une rigueur de composition extrême. Pallaoro filme en plans fixes et picturaux ; c’est au Lido, en 2017, qu’il conduisit Charlotte Rampling à la Coupe Volpi, et avec Alicia Vikander et Susan Sarandon il retrouve l’instrument qu’exige un cinéaste des surfaces. Un jury sensible à l’austérité tient là son candidat.

Ce qui peut faire dérailler le pronostic est simple : personne n’a vu un plan. Parier sur la méthode suppose que la méthode tienne, et un Koreeda hors de son terrain, avec un matériau neuf et un autre registre, demeure une inconnue. Les prix de mise en scène se jouent souvent sur une seule séquence audacieuse qui ne se révèle qu’en salle, et qui peut peser plus lourd que deux heures d’excellence maîtrisée. Et dans une Compétition aussi peuplée d’auteurs, le Lion d’argent devient fréquemment la consolation du film qui manque de peu le Lion d’or.

Le palmarès sera annoncé le 12 septembre 2026 au Lido de Venise, et MCM couvrira la cérémonie en direct avec des réactions dans toutes ses éditions. La mise en scène est le moment où le festival dit ce qu’il estime dans l’acte même de filmer — et cette année, nous misons sur la main la plus sûre de la Compétition.

Étiquettes: , , , , ,

Discussion

Il y a 0 commentaire.