Cinéma

Herzog au panthéon des auteurs : pourquoi le Lion d’argent lui revient à Venise

Jun Satō

Le Grand Prix du jury est, à Venise, le prix des auteurs que l’on révère sans oser tout à fait les couronner. Ce n’est pas un lot de consolation : c’est la récompense qu’un jury accorde au film qu’il admire sans s’accorder pleinement sur lui. Dans une compétition aussi dense — Boyle, McDonagh, Koreeda, Lee Chang-dong, sans oublier les Français Lindon chez Brizé, Garrel chez Moretti, Kahn et Pariser — le Lion d’argent devient l’espace où la politique des auteurs se joue à voix basse.

Le pronostic est Bucking Fastard, de Werner Herzog, et il faut le lire dans la grammaire de l’auteurisme. Herzog appartient à ce panthéon européen des cinéastes-signatures, une œuvre de six décennies bâtie à contre-courant, un regard reconnaissable entre tous. Venise lui a remis le Lion d’or d’honneur en 2024 — un geste qui salue la carrière sans solder le compte compétitif qu’il n’a jamais réglé. Un jury qui hésite à lui donner le Lion majeur peut encore pencher vers l’argent, et le Grand Prix du jury est précisément le mécanisme de cette hésitation. L’accroche concrète tient à la distribution : Rooney Mara et Kate Mara, sœurs à la ville, sœurs à l’écran — une idée qui, chez Herzog, tend à devenir une étude sur le sang et le double plutôt qu’un procédé. Sa méthode est celle de l’outsider obsessionnel : il traque la vérité extatique, filme la chose jusqu’à la fêlure, se fie au visage et au paysage plus qu’à l’intrigue. Face à un jury présidé par Maggie Gyllenhaal, actrice-cinéaste attentive à la matière du jeu, un film construit autour de deux visages est bien visé. C’est l’œuvre qu’un jury respecte assez pour la primer et redoute assez pour ne pas lui confier le Lion : la forme même d’un Lion d’argent, et la place que la politique des auteurs réserve à un maître.

Le premier outsider est Company, de Casey Affleck, porté par Nick Nolte, Ben Mendelsohn et Scoot McNairy. Affleck est un acteur passé à la réalisation, et cela se sent : un cinéma pensé depuis l’intérieur du jeu, scènes longues, informations retenues. Une distribution aussi burinée est un aimant pour les jurys. Si Herzog est un mythe, Affleck est un argument d’artisan — le film d’acteurs minutieux que ce jury pourrait récompenser pour sa seule maîtrise.

Le second outsider vient d’ailleurs : Il Fuoco Che Ti Porti Dentro, d’Edoardo De Angelis, la carte du cinéma national italien. L’instinct vénitien d’élever le film qui parle la langue du festival est réel, et De Angelis a la stature pour rendre ce choix défendable plutôt que de circonstance. C’est la voie la moins anglophone vers l’argent — celle que l’arithmétique des favoris sous-estime.

Ce que le pronostic ignore, c’est l’évidence de J-30 : personne n’a vu la moindre image. Chaque argument repose sur la méthode, la prémisse et la distribution, non sur l’écran — et Herzog peut arriver sublime ou inerte sans prévenir. La logique de l’hommage au vétéran est une tendance, pas une loi : les jurys la démentent souvent, et une révélation de Lee Chang-dong ou Koreeda pourrait sauter droit au Lion, laissant l’argent au film que la salle a simplement aimé.

La cérémonie de Venise 83 sera retransmise depuis le Lido le 12 septembre 2026, et le Grand Prix du jury figurera parmi les premiers Lions compétitifs annoncés. MCM couvrira le résultat en direct, le confrontera à ce pronostic et suivra les films qui emporteront l’argent.

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