Cinéma

Maggie Gyllenhaal sur le Lion d’or de ‘Woman Unknown’ à Venise : « un rayon laser », pas un symbole

Camille Lefèvre

L’histoire était écrite avant même l’ouverture de l’enveloppe. La seule femme à réaliser un film en compétition officielle, recevant la plus haute récompense du festival décernée par un jury présidé par une femme : une parabole bien nette sur la réparation, sur le Lido expiant sa propre sélection. C’était le genre de récit qui arrive tout assemblé, n’attendant plus qu’un nom pour s’y glisser. Maggie Gyllenhaal a passé sa conférence de presse de clôture à le démonter.

Elle avait, après tout, fourni elle-même la prémisse. En arrivant sur le Lido, elle avait nommé le déséquilibre sans euphémisme — un problème systémique, disait-elle, la difficulté que les femmes rencontrent encore pour financer leurs films, la question de savoir pourquoi si peu d’entre elles parviennent jusqu’à une compétition de ce rang. Alors quand Woman Unknown a remporté le Lion d’or, l’inférence s’est écrite d’elle-même. Gyllenhaal a refusé de la signer.

Elle a plutôt eu recours à une image. Ce qu’elle voulait célébrer, a-t-elle dit, c’était un film magnifiquement réalisé qui donnait l’impression « d’un rayon laser juste pour le film bien fait qu’il est ». Et elle a anticipé la question évidente avec un ton pince-sans-rire qui a fait le travail de démolition à sa place : « Je n’ai pas vraiment vu ‘Woman Unknown’, je me suis juste dit : ‘C’est fait par une femme, donc Lion d’or !’ » La blague fonctionne parce qu’elle nomme la réduction qu’elle refuse. Il y a des films de femmes qu’elle n’aime pas activement, a-t-elle ajouté, comme il y en a d’hommes ; les délibérations du jury ont été, comme toujours, longues et compliquées. Le prix était un argument sur un film, pas un geste envers une catégorie.

Il est bon de rappeler qui fait cette distinction. Gyllenhaal est arrivée à la présidence en tant que réalisatrice elle-même, quelqu’un qui a siégé de l’autre côté du jugement et sait ce que coûte le fait de voir un objet fabriqué lu comme un papier de position. Son insistance à ce que l’œuvre soit pesée comme œuvre — comme cadrage, performance, l’accumulation de décisions qu’un réalisateur prend réellement — n’est pas un repli face à la politique qu’elle a soulevée à son arrivée. C’est une auteure protégeant l’autonomie de la chose elle-même. Protéger un film d’être consommé comme un manifeste est, entre ses mains, le manifeste.

Le film qu’elle protégeait mérite cette protection. May el-Toukhy, la réalisatrice dano-égyptienne qui était la seule femme avec un film à elle en lice, situe son drame dans un Danemark encore à vif de l’occupation allemande. Son héroïne, Marie, est une jeune nounou et femme de ménage sur le point de se marier au-dessus de sa condition, dans la maisonnée d’un riche veuf — et portant une intimité secrète avec un soldat allemand qui pourrait défaire la vie qu’elle s’apprête à intégrer. C’est une histoire de femme évaluée par son entourage, pesée pour ce qu’il lui est permis d’avoir désiré. Que le discours en dehors du cinéma se soit aussitôt mis à évaluer le film de la même manière est une ironie que el-Toukhy aurait difficilement pu mettre en scène plus précisément.

Rien de tout cela n’annule le point que Gyllenhaal a fait au début. Elle a politisé l’absence des femmes et dépolitisé le prix, et il n’y a aucune contradiction à tenir les deux : le scandale est en amont, dans qui a le droit de faire des films tout court, pas en aval dans un jury contraint de récompenser l’une des rares qui l’ont fait. Réduire les deux — traiter le Lion comme une compensation — insulterait la gagnante plus que le système qui a produit la pénurie.

Le reste de la cérémonie a complété cet argument. Mathilde Arcel, qui porte Woman Unknown, a remporté le prix de la meilleure actrice pour ce qu’elle a dit être son premier rôle principal et son premier festival. John Malkovich a obtenu le prix du meilleur acteur in absentia pour Wild Horse Nine. Possible Love de Lee Chang-dong a reçu le Grand Prix du Jury ; le documentaire sur Gaza NAZA, de Yuval Abraham et Rachel Szor, a suscité la plus longue ovation du festival et le Prix spécial du Jury.

Étiquettes: , , , , ,

Discussion

Il y a 0 commentaire.