Cinéma

The Last Pickpocket in New York offre à John Turturro un polar qui renonce au sang versé

Le deuxième long métrage de Noah Segan oppose un voleur analogique à un portefeuille de cryptomonnaie, avant sa sortie française le 30 décembre
Molly Se-kyung
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Harry Lehman excelle dans un métier qui ne nourrit plus son homme. Il fait les poches dans le métro, et les portefeuilles ont maigri : un téléphone traçable, quelques cartes platine qui seront bloquées avant qu’il n’arrive chez son receleur. Un jour, il subtilise dans la voiture d’un fils de riche un petit appareil dont il ignore tout. C’est un portefeuille de cryptomonnaie, le gamin est l’héritier d’une famille criminelle, et Harry a quelques heures pour le rendre.

John Turturro joue Harry dans The Last Pickpocket in New York (titre original : The Only Living Pickpocket in New York), écrit et réalisé par Noah Segan, acteur surtout connu pour sa présence fidèle dans les films de Rian Johnson, de Brick à la série des À couteaux tirés. La charpente est celle du thriller pur : un compte à rebours, une dette, une famille assoiffée de vengeance. Le choix décisif de Segan, tel que le décrivent les critiques qui l’ont vu, consiste à garder cette mécanique en lui retirant son arme. Sony Pictures Classics le sort dans toute l’Amérique cette semaine.

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Turturro, Buscemi et Esposito, derniers vieux routiers d’une ville

La distribution dit quel film celui-ci veut être. Steve Buscemi est Ben, le prêteur sur gages qui écoule les larcins de Harry. Giancarlo Esposito incarne Allan Warren, un inspecteur qui connaît bien Harry. Tatiana Maslany joue Kelly, la fille avec qui Harry est brouillé, et Will Price campe Dylan, le jeune héritier qui veut récupérer son bien. Victoria Moroles est Eve, la fille de Ben, as de l’informatique qui gère la part du monde que les deux vieux ne savent plus lire. Jamie Lee Curtis n’apparaît que dans une scène, en cheffe mafieuse selon IndieWire. Pour l’agence AP, Jake Coyle a résumé l’attrait du film : « Une grande partie du plaisir tient au fait de voir des interprètes new-yorkais aussi emblématiques sur leur propre terrain. »

C’est la thèse de cette distribution. Des acteurs dont la carrière se confond avec la ville, dans la peau de gens que cette ville chasse par les loyers.

Turturro, 69 ans, a grandi à Hollis, dans le Queens, et vit toujours à Park Slope. Il a raconté à AP qu’il construit ses personnages à partir des gens qu’il rencontre : « J’interroge beaucoup de monde et je leur prends des choses. Ils savent que je vais le faire. » Et, amusé par la ressemblance avec Harry, il a parlé d’agir « comme un voleur dans la nuit ». Sur le métier, il a été précis : « Tout l’art consiste à ce que la personne ne s’aperçoive de rien. » Et sur la ville : « Les gens ne vous regardent plus. » Selon IndieWire, il s’est entraîné en faisant les poches de l’équipe et des comédiens. AP rapporte que le rôle lui vaut une rumeur d’Oscar, qui pourrait déboucher sur la première nomination de sa carrière.

De la troupe de Rian Johnson à la réalisation

Segan est depuis vingt ans un second rôle attitré de Johnson : Dode dans Brick, Kid Blue dans Looper, un rôle dans Star Wars : Les Derniers Jedi, l’agent Wagner dans À couteaux tirés, et des apparitions dans Glass Onion, Wake Up Dead Man et Poker Face. Son premier long métrage de réalisateur, le film de vampires Blood Relatives, a été tourné pour Shudder et il en tenait lui-même le rôle principal. Cette fois, il reste derrière la caméra. T-Street, la société de Johnson, produit avec MRC, et Johnson en est producteur exécutif. IndieWire parle d’un film à micro-budget.

Le choix de mise en scène qui le définit est une soustraction. « Le choix le plus audacieux du film tient peut-être à ce qu’il refuse de montrer », écrit Beandrea July dans IndieWire, qui lui attribue un A. « Aucune arme n’est brandie. Aucun cadavre ne s’empile. La violence existe comme pression plutôt que comme spectacle. » Elle raconte que lorsque Harry trouve un pistolet parmi son butin, il le jette à la poubelle. Un voleur qui refuse de s’armer, dans un genre qui finit d’ordinaire par un coup de feu : c’est là que la prémisse avance son argument.

Cet argument porte sur la valeur, pas sur le crime. Harry obéit à des règles, écrit July : de l’analogique uniquement, pas de cartes bancaires, pas de fraude. Son savoir-faire n’a pas disparu ; l’économie s’est simplement déplacée là où ses mains n’ont plus accès. Tomris Laffly, qui en a fait un coup de cœur de la critique dans Variety, y voit un film qui « pleure en silence une époque révolue, où la vie était analogique, et ses criminels aussi ». Le portefeuille de cryptomonnaie au centre de l’intrigue est la version la plus pure du problème. Harry peut le tenir dans sa main, mais il ne sait ni l’ouvrir, ni l’estimer, ni même dire ce que c’est.

Ce que les éloges laissent de côté

Les critiques sont quasi unanimes. Le consensus de Rotten Tomatoes évoque « une étude de personnage gracieuse qui offre à John Turturro l’un des meilleurs rôles de sa carrière », et Metacritic affiche 81 sur la base de 16 critiques. La voix discordante mérite pourtant d’être lue. InReview Online juge le film « plaisant mais jetable » et estime que « le thème ne connaît aucun rebondissement » : les gags générationnels et le passé de Harry seraient, selon ce critique, « empruntés à tant d’autres films qu’ils font figure d’après-coup ». Même July, sa plus ardente défenseuse, trouve que la musique aux accents funk « peut paraître un peu appuyée ».

Reste une question de fond que la prémisse ne tranche pas. Un film qui pleure les personnages en voie de disparition de la ville en réunissant les seconds rôles les plus célèbres de cette même ville risque de faire de la nostalgie son argument plutôt que son sujet. Et l’épreuve commerciale ne fait que commencer : pour son premier week-end chiffré, sur six écrans, il a rapporté 138 657 dollars, selon Box Office Mojo. Un polar tendre et sans fusillade ne se reçoit pas de la même façon à Manhattan que dans un multiplexe de l’Arizona.

Fiche technique et sortie

John Turturro as the pickpocket Harry Lehman lifting a phone at a bus door in The Only Living Pickpocket in New York (2026)
John Turturro in The Only Living Pickpocket in New York (2026)

Noah Segan signe le scénario et la réalisation. La photographie est de Sam Levy, le montage de Hilda Rasula et la musique de Gary Lionelli. Leopold Hughes, Katie McNeill et Ben LeClair produisent pour MRC et T-Street, avec Johnson, Ram Bergman et Johnny Holland en producteurs exécutifs. On retrouve aussi Karina Arroyave dans le rôle de Rosie, l’épouse de Harry, ainsi que Lori Tan Chinn et Kelvin Han Yee. Le film dure 88 minutes et il est classé R aux États-Unis.

Présenté en première mondiale à Sundance le 27 janvier 2026, puis hors compétition à la Berlinale, il est ensuite passé par Karlovy Vary, Telluride, Toronto et le Festival de New York, avant une projection au Festival du cinéma américain de Deauville. Sony Pictures Classics, qui a acquis les droits mondiaux après Sundance, l’exploite déjà à New York et Los Angeles et l’étend à tous les États-Unis le vendredi 30 octobre 2026. En France, il sortira en salles le 30 décembre 2026 sous le titre The Last Pickpocket in New York. Tout l’art de Harry consiste à passer inaperçu ; son film doit désormais faire l’inverse.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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