Cinéma

À couteaux tirés ressuscite le whodunit avec une férocité sociale qui fait mouche

Rian Johnson signe en 2019 un polar choral où le huis clos familial vire à la satire de classe.
Martha O'Hara
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Harlan Thrombey, romancier de polars, fête ses 85 ans entouré de sa famille. Le lendemain matin, sa gouvernante le retrouve mort, la gorge tranchée. Le lieutenant Elliott et l’agent Wagner penchent pour le suicide. Benoit Blanc, détective privé engagé de façon anonyme, n’en est pas si sûr. Sur cette prémisse aussi ancienne que le genre, Rian Johnson construit À couteaux tirés avec l’assurance de quelqu’un qui connaît assez bien les règles pour les tordre. Roger Ebert y a vu l’un des films les plus purement divertissants depuis des années, l’œuvre d’un magicien du cinéma, et Leonard Maltin un spectacle élégant qui ne s’ennuie jamais. Difficile de leur donner tort.

Le film se présente sans complexe comme un whodunnit classique, règles du jeu bien en vue, et c’est là que réside son plaisir. The Guardian y voit un hommage actualisé aux romans d’Agatha Christie et à ces adaptations malicieuses, très conscientes d’elles-mêmes, où Peter Ustinov menait une distribution de stars à travers un meurtre labyrinthique. Le décor est un manoir gothique de Nouvelle-Angleterre, et les suspects sont les proches réunis pour la fête : Linda (Jamie Lee Curtis), Walt (Michael Shannon), Joni (Toni Collette), Richard (Don Johnson), Ransom (Chris Evans) et Meg (Katherine Langford). Ce qui intéresse Johnson, c’est cette « conversation légèrement méta » entre le film et le spectateur, celle qui naît quand les deux acceptent des règles communes avant de les voir détournées. Il le faisait déjà dans Brick, qui transposait un film noir des années 1940 dans un lycée californien, et dans Looper. Avec Star Wars : Les Derniers Jedi, il avait aussi mesuré à quel point certains fans supportent mal qu’on touche à ce qu’ils jugent intouchable.

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Ce qui fonctionne le mieux, c’est l’écriture, signée Johnson lui-même. Chaque indice semble compter, même quand il ne compte pas, et les dialogues avancent avec légèreté sans jamais devenir pesants. Une trouvaille de personnage porte une bonne part de l’édifice : Marta Cabrera, l’infirmière de Harlan, ne peut pas mentir sans vomir. The Guardian parle d’une « réaction régurgitative aux mensonges ». C’est un ressort comique, mais aussi un piège tendu au détective et au public, car une témoin qui ne sait pas mentir donne des réponses exactes mais incomplètes, et cet écart pèse plus lourd que n’importe quel alibi. Ana de Armas porte le cœur de l’histoire, ce qui explique que Johnson lui accorde plus d’écran qu’à n’importe qui d’autre ; le site Casey Moviemania, qui ne s’y attendait pas, y voit son meilleur rôle depuis Blade Runner 2049.

Daniel Craig s’amuse visiblement. The Guardian le dépeint en intrus fumeur de cigares et jongleur de pièces, affublé d’un accent du Sud démesuré que Ransom surnomme « CSI-KFC ». Casey Moviemania y voit une sorte d’Hercule Poirot et avoue qu’il lui a fallu un moment pour s’habituer à cette voix traînante, avant de se laisser séduire. Chris Evans, en petit-fils déroutant, dégouline de privilège et, selon ce même site, prend un plaisir évident à son rôle. Jamie Lee Curtis est, d’après The Guardian, au sommet de sa carrière ; le journal voit aussi Michael Shannon jouer à contre-emploi un Walt un peu geignard, Toni Collette imiter l’allure de gourou du bien-être de Gwyneth Paltrow et Don Johnson incarner un gendre au regard baladeur qui lui évoque Trump.

Les défauts viennent de cette même abondance. Casey Moviemania remarque qu’à part Marta, presque toute la distribution, y compris Curtis, Don Johnson, Collette et Shannon, se réduit à de longues apparitions. Il aime leurs interprétations, mais attendait un partage plus équitable, et il a raison : Collette et Shannon sont là juste assez pour qu’on regrette de ne pas les voir davantage. Le film porte aussi beaucoup de lectures à la fois. On l’a interprété comme une réflexion sur la lutte des classes, l’inégalité des richesses, l’immigration et la race dans l’Amérique d’aujourd’hui. Dans une œuvre qui veut également être drôle et fidèle à Christie, ces thèmes se disputent la même place et aucun ne s’impose vraiment au centre. Que Harlan lègue toute sa fortune à Marta et laisse la famille stupéfaite est le geste politique le plus net ; le reste demeure plus près du sous-texte que du discours. Quant au détective excentrique, à la maison pleine de secrets et à la révélation finale, ce sont des pièces du genre, que Johnson connaît et assume, mais que le spectateur aguerri a déjà croisées.

Sur le plan technique, le travail est soigné. Johnson a conçu l’histoire au milieu des années 2000, nourri par son goût des adaptations d’Agatha Christie, puis y est revenu en terminant Les Derniers Jedi : il a écrit le scénario en six ou sept mois. Le tournage a débuté en octobre 2018 pour s’achever en décembre, avec un budget de 40 millions de dollars apportés par MRC et par des avantages fiscaux de l’État du Massachusetts. Les prises de vues ont eu lieu en banlieue de Boston. Nathan Johnson a composé une partition classique inspirée des musiques symphoniques de cinéma préférées de Rian et des siennes, qui donne à l’ensemble une couleur de mystère à l’ancienne.

L’accueil a été très favorable. Le film a été présenté au Festival international du film de Toronto le 7 septembre 2019, puis est sorti dans les salles américaines le 27 novembre, distribué par Lionsgate. La critique a salué l’intrigue et les acteurs, avec quelques réserves ponctuelles sur l’écriture et certaines interprétations. Il a rapporté 312 millions de dollars, le National Board of Review et l’American Film Institute l’ont placé parmi les meilleurs films de l’année, et il a obtenu trois nominations aux Golden Globes, une aux BAFTA et une à l’Oscar du meilleur scénario original.

À couteaux tirés est en outre le premier volet d’une série qui se poursuit avec Glass Onion (2022) et Wake Up Dead Man (2025), de sorte que Blanc est désormais un personnage qui a son propre parcours. Qu’une comédie policière à l’ancienne, avec une distribution nombreuse et sans super-héros, ait donné lieu à deux suites autour du même détective dit une chose simple : le public voulait le revoir à l’œuvre.

À couteaux tirés est un divertissement vif, intelligent et très bien joué. Il effleure plus de thèmes qu’il n’en approfondit, et il laisse Curtis, Collette et Shannon sur leur faim, eux dont les personnages réclamaient plus d’écran. On sort pourtant de la salle avec l’envie de retrouver Blanc sur une autre enquête, et la suite de la série l’a bien confirmé.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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