Cinéma

Les Éternels, le plus beau faux pas de Marvel : Zhao étouffée par dix héros

Chloé Zhao, 2021 : une cinéaste intimiste face à la machine du MCU.
Martha O'Hara
Ajoutez-nous sur Google

Les Éternels s’ouvre en 5000 av. J.-C. : Arishem, un Céleste, envoie sur Terre dix êtres dotés de superpouvoirs à bord du vaisseau Domo, avec pour mission d’exterminer les Déviants, des créatures envahissantes que The Guardian décrit comme mi-lézard, mi-rage, mi-câble à haute tension. Sur le papier, tout y est : une aventure cosmique, des millénaires d’histoire humaine vus par des témoins qui ne vieillissent pas, une famille d’immortels qui se dispute comme n’importe quelle autre. À l’écran, une très grande distribution se retrouve coincée dans un récit qui ne maîtrise pas toujours sa propre échelle.

Chloé Zhao, oscarisée pour Nomadland, arrive chez Marvel précédée d’une réputation que The Hollywood Reporter résume en la présentant comme la grande chroniqueuse spirituelle de l’Ouest américain dans le cinéma indépendant. Elle a obtenu une vraie liberté pour réécrire le scénario, s’est inspirée des films de Terrence Malick et a pu tourner dans davantage de décors réels, en lumière naturelle, que n’importe quel film du MCU avant elle. Le tournage, de juillet 2019 à février 2020, s’est déroulé aux studios Pinewood, en Angleterre et aux îles Canaries. Cette empreinte se devine par moments, puis elle s’efface. The Guardian ne mâche pas ses mots : hormis quelques plans mélancoliques à l’heure dorée, rien n’indique que la vision de Zhao ait pu résister aux conventions du genre, et sa délicatesse intime est écrasée par le rouleau compresseur de l’action.

YouTube video

Le problème de fond tient aux proportions. Dix nouveaux héros, des millénaires d’histoire, une mythologie cosmique à expliquer en chemin. Roger Ebert ne tourne pas autour du pot : avec une distribution aussi nombreuse et autant de monde à construire, le film finit par paraître précipité et insatisfaisant. The Hollywood Reporter parle d’un récit haché, The Guardian de flashbacks forcés et d’une sentimentalité artificielle. IGN se montre plus indulgent envers l’exercice, qu’il compare à présenter les Avengers originaux sans la moindre introduction préalable, et reconnaît que Zhao s’en sort en grande partie : on sort de la séance avec une idée claire du tempérament et des motivations de chacun des dix. Le même IGN prévient pourtant que les paysages immenses, signature de la réalisatrice, peuvent tourner à la corvée quand l’histoire est déjà longue ; ils sont magnifiques, mais ils prennent un temps que l’intrigue aurait pu employer ailleurs. Le film dure 2 h 37, et chaque pause contemplative se paie en rythme.

Le cœur émotionnel du film, ce sont Sersi (Gemma Chan) et Ikaris (Richard Madden). Quand l’action arrive au présent, leur histoire d’amour est finie : Ikaris l’a quittée sans explication des siècles plus tôt, et Sersi vit à Londres avec Sprite (Lia McHugh) et fréquente un humain, Dane Whitman (Kit Harington). Pour Screen Rant, cette relation brisée donne au film l’essentiel de sa profondeur, même si la romance initiale, douce mais expédiée, repose presque entièrement sur un montage qui comprend une scène de mariage, suivie peu après de la première scène de sexe de l’histoire du MCU. L’objection est juste. Le lien nous est raconté en quelques minutes, puis on nous demande d’en ressentir le poids sur des siècles de séparation, ce qu’un montage seul ne peut pas porter.

La distribution est le meilleur argument en faveur du film. IGN y voit la plus diverse de l’histoire de Marvel Studios, et The Guardian souligne le travail de casting : Lauren Ridloff, actrice sourde, joue Makkari, et Brian Tyree Henry incarne Phastos, le premier super-héros ouvertement gay de Marvel. Salma Hayek est Ajak, la cheffe ; Angelina Jolie est Thena, la guerrière la plus accomplie ; Richard Madden est Ikaris, le plus puissant. Kumail Nanjiani, en Kingo, est celui qui fait le plus rire. D’après The Guardian, son personnage est un cabotin réjouissant : un éternel qui se cache au sein d’une dynastie d’acteurs de Bollywood sur plusieurs générations et qui insiste pour sauver la planète avec son valet à ses trousses. Le même journal prévient toutefois que l’effort de représentation dans le casting ne suffit pas quand la narration flanche. IGN relève un autre faux pas : des fautes graves sont pardonnées et oubliées trop vite, ce qui prive le conflit interne du groupe d’une partie de son impact émotionnel.

Il ne facilite rien que le film dépende autant du reste du MCU. Comme le note The Hollywood Reporter, les Éternels forment une équipe nouvelle, mais ils reviennent sans cesse sur le chaos semé par Thanos, qui a effacé la moitié de la vie dans l’univers, et se demandent qui guidera désormais les Avengers. Selon IGN, on plaisante à deux reprises sur le fait que l’équipe aurait été les Avengers d’origine. Ces clins d’œil rappellent qu’il s’agit d’une pièce de plus sur un échiquier bien plus vaste. L’intrigue centrale suit un autre chemin : Sersi, Ikaris et Sprite se rendent dans le Dakota du Sud pour retrouver Ajak et la trouvent morte. Celle-ci a désigné Sersi comme sa successeure et lui a transmis la faculté de communiquer avec Arishem, qui lui apprend que la mission des Éternels consistait à préparer la Terre à l’Émergence d’un nouveau Céleste. Cette idée d’un but hérité, d’une loyauté due à un dessein que personne n’a choisi, appellerait un vrai débat entre les personnages. Ici, elle arrive enveloppée d’exposition et ne laisse à personne la place d’en discuter.

L’accueil a confirmé ces réserves. Les Éternels a été présenté en avant-première à Los Angeles le 18 octobre 2021 et est sorti aux États-Unis le 5 novembre, dans le cadre de la Phase Quatre. Il a rapporté 402,1 millions de dollars dans le monde, mais il est devenu le premier film du MCU à ne pas recevoir de critiques globalement positives. Les reproches ont visé le scénario et le rythme ; les thèmes et le visuel ont récolté quelques éloges. La comparaison avec les films précédents de Zhao et avec le reste du MCU était inévitable, et elle ne l’a pas avantagé.

Ma conclusion est que Les Éternels fonctionne mieux quand il reste immobile. The Hollywood Reporter le formule avec exactitude : l’attention portée aux personnages, aux dynamiques de groupe et à la texture émotionnelle rend le film plus vivant dans ses scènes calmes que dans ses affrontements numériques, assez routiniers. C’est là que se trouve Zhao. Partout ailleurs, c’est la formule maison qui commande, et 2 h 37 , c’est long pour vivre de quelques scènes qui battent vraiment.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.