Cinéma

La performance magistrale de Michelle Yeoh vole la vedette dans le choc des multivers

Martin Cid
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La scène qui reste en tête longtemps après avoir quitté la salle, comme un rêve fiévreux, montre Michelle Yeoh basculant dans un vide sans fin, son visage traversé par mille émotions tandis qu’elle découvre les versions infinies d’elle-même éparpillées dans le multivers. Everything Everywhere All at Once n’est pas seulement un film : c’est une expérience, l’équivalent cinématographique d’une tornade d’idées, de couleurs et d’angoisse existentielle. Réalisé par Daniel Kwan et Daniel Scheinert, qui forment le duo connu sous le nom de Daniels, ce film indépendant est une créature inclassable qui refuse de se laisser enfermer dans une catégorie.

Le film suit Evelyn Wang (Yeoh), une immigrée chinoise épuisée qui tient une laverie en difficulté avec son mari Waymond (Ke Huy Quan). Leur vie est déjà en train de se défaire — difficultés financières, tensions conjugales et relation fracturée avec leur fille Joy (Stephanie Hsu) — lorsqu’ils sont précipités dans une crise encore plus absurde : Evelyn doit entrer en contact avec les versions d’elle-même vivant dans des univers parallèles pour empêcher la destruction du multivers. Rien que le point de départ donne le vertige, mais Daniels ne se contente pas de jeter le spectateur dans le chaos : le duo nous y guide avec une remarquable maîtrise.

Visuellement, Everything Everywhere All at Once est un tour de force (désolé, il fallait le dire). Dans cette pépite indépendante de 2022, les réalisateurs misent sur un montage ultra-rapide, des images surréalistes et une palette éclatante qui passe de tons chauds et nostalgiques à des teintes froides et aseptisées, selon l’univers exploré. La séquence du « bagel Everything », où Evelyn contemple une infinité d’univers, est un moment particulièrement marquant. Le travail sonore, avec ses bips frénétiques et ses échos lointains, associé au visage expressif de Yeoh — qui passe de l’émerveillement à l’horreur en quelques secondes — donne une véritable leçon de cinéma sur la façon de faire ressentir l’angoisse existentielle par la seule puissance de l’image et du son. Les scènes de combat, chorégraphiées avec la précision des arts martiaux et un humour burlesque, sont tout aussi impressionnantes. Parmi les moments forts, Evelyn affronte plusieurs versions d’elle-même, chacune armée d’objets aussi incongrus qu’une énorme ravioli ou un râteau, dans une laverie transformée en champ de bataille surréaliste.

Au fond, Everything Everywhere All at Once parle de famille, de traumatismes qui se transmettent de génération en génération et de la quête de sens dans un monde chaotique. Le cœur émotionnel du film se trouve dans les liens entre Evelyn, Waymond, Joy et le père d’Evelyn, Gong Gong (James Hong). Daniels explore ces relations en mêlant humour et douleur, si bien que même les scènes les plus extravagantes restent profondément humaines. La scène où Evelyn et Waymond tentent de se remettre leurs papiers de divorce en est un parfait exemple : la situation paraît absurde — un homme tend les papiers à sa femme tandis qu’une version de lui-même venue d’un univers parallèle prend possession de son corps —, mais derrière la comédie se dessine une réflexion poignante sur les tensions conjugales et les attentes culturelles.

Les interprétations sont un autre point fort du film. Michelle Yeoh livre l’une des meilleures performances de sa carrière, passant avec aisance de l’humour à l’émotion et déployant une impressionnante présence physique. Son alchimie avec Ke Huy Quan est électrisante ; leurs scènes oscillent entre tendresse et déchirement. L’interprétation de Waymond par Quan, à la fois douce et déterminée, témoigne de toute l’étendue de son talent, d’autant plus après des décennies loin des grands rôles au cinéma. Stephanie Hsu se distingue elle aussi dans le double rôle de Joy et Jobu Tupaki, insufflant à son personnage une vulnérabilité à vif qui donne une résonance profondément intime aux réflexions philosophiques du film sur le nihilisme et l’absurde.

L’originalité du film est sa plus grande force. Daniels ne se contente pas de rendre hommage au cinéma hongkongais ou aux récits de multivers : le duo les décortique, joue avec leurs codes, puis les assemble à nouveau d’une manière à la fois familière et totalement inédite. La bande originale, à laquelle Mitski et David Byrne ont participé, amplifie les émotions sans jamais s’imposer. La musique de Son Lux mérite une mention particulière : en mêlant sonorités électroniques et instruments traditionnels, elle crée un univers sonore aussi singulier que le film lui-même.

Malgré toutes ses qualités, Everything Everywhere All at Once peine parfois à porter le poids de ses propres ambitions. Certaines séquences consacrées au multivers s’étirent trop, et le rythme manque parfois de régularité, au détriment de quelques arcs narratifs qui restent insuffisamment développés. L’évocation de la neurodivergence et de la dépression est touchante, mais ces thèmes sont parfois survolés au profit du spectacle. Enfin, si l’humour absurde du film parlera à beaucoup de spectateurs, d’autres pourront le trouver envahissant, voire rebutant.

Everything Everywhere All at Once est une œuvre rare : un film qui ose poser de grandes questions sans jamais se prendre trop au sérieux. Une déclaration d’amour au cinéma, à la famille et à la beauté chaotique de l’existence.

Casting

Photos : The Movie Database (TMDB)

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