Cinéma

Les Nerfs à vif : le thriller où Scorsese fouille la pourriture d’une famille modèle

Martha Lucas

Les Nerfs à vif, de Martin Scorsese, agit comme quelque chose de bien plus dérangeant que ne le laisse croire son étiquette de genre. C’est un film sur une famille qui, dans une certaine mesure, mérite ce qui lui tombe dessus, et il a le courage moral de placer ce constat au centre plutôt qu’en marge. Le monde des Bowden est résidentiel, prospère et silencieusement pourri : un mariage rongé par l’infidélité, un père dont l’éthique professionnelle a cédé au moment décisif, une fille qui étouffe dans un foyer tenu par les apparences et le déni.

Dans ce monde fait irruption Max Cady — tatoué, citant les Écritures, inlassablement réinventé au fil de quatorze années d’étude en prison — et le film refuse de nous laisser simplement le haïr. Il est monstrueux. Il a aussi, dans un sens étroit mais indéniable, raison. Sam Bowden a enterré des preuves qui auraient pu écourter sa peine ; la justice a failli, et Cady s’est érigé en sa correction. Scorsese observe cette métamorphose avec une fascination qui confine au théologique.

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Un thriller à la conscience coupable

Le film est imprégné d’imagerie biblique et de morale inversée, de cette suggestion troublante que les familles aisées d’Amérique ne sont pas des témoins innocents mais des actionnaires discrets de la machine qui produit des hommes comme Cady. L’iconographie confédérée glisse à l’arrière-plan, sans commentaire, telle la conscience refoulée d’une culture. C’est ce rare thriller de studio qui veut vous mettre mal à l’aise non à cause de l’intrus, mais à cause de la maison qu’il a choisi de pénétrer.

Robert De Niro livre l’une des interprétations les plus physiques de sa carrière. Il a réduit sa masse grasse à un seul chiffre, étudié le parler du Sud en enregistrant des habitants pour en rejouer les cadences, et bâti un homme dont la sexualité et la menace sont indissociables : quelqu’un qui transforme en armes le charme et l’intelligence aussi aisément que la force. Son Cady n’est pas un prédateur de pacotille ; c’est un détenu sorti plus intelligent et plus dangereux que le système qui l’a enfermé.

Face à lui, Nick Nolte assume la tâche la plus ardue : rendre vraiment coupable un homme sympathique, compromis comme le sont la plupart des professionnels, progressivement, de façon plausible, sans moment net de rédemption. Jessica Lange apporte une détresse contenue à un rôle que le scénario néglige, et Juliette Lewis, dans le tournant le plus saisissant du film, incarne Danny Bowden en adolescente dont l’appétit de transgression fait la véritable toile morale du récit : consciente du danger de Cady et pourtant à demi attirée vers lui.

La grammaire de Hitchcock, le sérieux de Scorsese

C’est techniquement extraordinaire. La photographie de Freddie Francis use de couleurs franches et d’angles déstabilisants pour garder chaque plan légèrement décentré ; le montage de Thelma Schoonmaker avance avec une agressivité maîtrisée, de l’exposition nette du premier acte à la menace à combustion lente, jusqu’à un climax opératique qui bascule délibérément dans l’excès. La relecture par Elmer Bernstein de la partition de Bernard Herrmann de 1962 porte le poids de l’histoire du cinéma, et le générique de Saul Bass annonce la filiation hitchcockienne que le film habite sans verser dans le pastiche.

Sa genèse tient presque du hasard. Steven Spielberg a développé le projet, l’a jugé trop violent et l’a cédé à Scorsese en échange de La Liste de Schindler, l’un des échanges les plus décisifs du cinéma moderne. Sorti en 1991, le film a rapporté 182 millions de dollars dans le monde pour un budget de 35 millions, devenant le premier vrai succès commercial de Scorsese, et a valu des nominations aux Oscars à De Niro et Lewis, Robert Mitchum, Gregory Peck et Martin Balsam revenant de l’original de 1962 comme un pont délibéré entre les deux films.

Robert De Niro en Max Cady dans Les Nerfs à vif (1991) de Martin Scorsese

Ce que Les Nerfs à vif finit par affirmer, c’est que l’ordre légal et social américain n’est ni juste ni protecteur : seulement un ensemble d’arrangements qui tiennent tant que chacun se conduit bien et s’effondrent grotesquement dès qu’une partie lésée cesse de faire semblant. Scorsese met en scène cet effondrement avec la grammaire visuelle de Hitchcock et le sérieux moral de son meilleur cinéma, et le résultat emploie la mécanique du thriller pour exhumer quelque chose de vraiment dérangeant : non le monstre hors de la famille, mais la pourriture en son sein que ce monstre est venu nommer.

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