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Mads Mikkelsen, l’acteur que l’Europe et Hollywood lisent à l’envers

Penelope H. Fritz

Il existe une catégorie rare d’acteurs pour lesquels la caméra ne projette rien — elle trouve. Mads Mikkelsen appartient à cette catégorie. Ce que la caméra trouve en lui varie selon le cinéma qui la tient : Hollywood y lit la menace contenue, l’homme qui a déjà anticipé toutes les sorties ; le cinéma européen y lit quelque chose de plus complexe — le personnage qui a raison et qui attend que le monde finisse par le comprendre. La coexistence de ces deux lectures, loin de se contredire, est précisément ce qui rend sa présence à l’écran si difficile à oublier.

Né à Østerbro, le quartier ouvrier de Copenhague, fils d’une infirmière et d’un banquier, il a d’abord été gymnaste avant de s’orienter vers la danse — une décennie passée comme danseur professionnel à Göteborg, en Suède, où il a également acquis une maîtrise du suédois qu’il conserve. Il avait près de trente ans quand il s’est inscrit à l’École de théâtre d’Aarhus, apportant avec lui une intelligence physique que la plupart des acteurs consacrent des années à développer. Sa femme, la chorégraphe Hanne Jacobsen, est une rencontre de cette époque de danseur.

Ses débuts au cinéma datent de 1996, quand Nicolas Winding Refn lui a confié le rôle de Tonny dans Pusher, premier volet d’une trilogie sur le trafic de drogue copenhaguois. L’ascension danoise s’est ensuite construite à travers la série policière Rejseholdet et des films comme Adam’s Mæbler, jusqu’à ce que Casino Royale, en 2006, ouvre les portes de Hollywood. Le choix de Martin Campbell pour incarner Le Chiffre était précis : Mikkelsen a apporté au personnage quelque chose que beaucoup de méchants de Bond n’ont pas — l’impression d’un homme qui a déjà tout calculé et trouvé tout insuffisant. Le détail de l’œil qui pleure du sang, condition congénitale du personnage, il l’a utilisé non comme horreur mais comme pathétique.

Ce que ce rôle a également produit, c’est un enfermement dans un type. Hollywood a compris ce qu’il avait trouvé et l’a déployé en conséquence : Kaecilius dans Doctor Strange, Galen Erso dans Rogue One: A Star Wars Story, Jürgen Voller dans Indiana Jones et le cadran de la destinée. Lorsque Warner Bros. a dû remplacer Johnny Depp dans le rôle de Gellert Grindelwald pour Les animaux fantastiques : Les secrets de Dumbledore, c’est Mikkelsen qu’on a appelé — et sa version du personnage, selon la majorité de la critique, s’est avérée plus cohérente et plus inquiétante que l’originale.

Entre ces engagements hollywoodiens, le cinéma européen racontait une autre histoire. La chasse, de Thomas Vinterberg, lui a valu en 2012 le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour un rôle qui reste définitoire : un instituteur dont la vie est détruite par une fausse accusation d’enfant. Ce qui est remarquable dans sa performance, c’est la façon dont l’immobilité devient un argument dramatique — un homme qui refuse de s’effondrer sous le verdict de la communauté, non par héroïsme, mais parce qu’il sait ce qu’il sait. Huit ans plus tard, Vinterberg l’a de nouveau dirigé dans Drunk, sur quatre professeurs du secondaire qui expérimentent le maintien d’un taux d’alcoolémie constant. Le film a remporté l’Oscar du meilleur film international ; Mikkelsen a obtenu le Prix du cinéma européen du meilleur acteur pour les deux films, à dix ans d’intervalle.

Entre les deux Vinterberg, Bryan Fuller lui a offert le rôle qui a construit son public de culte américain : le docteur Hannibal Lecter, dans les trois saisons de la série NBC Hannibal, de 2013 à 2015. La série a été annulée malgré des critiques qui frôlaient le révérenciel. L’idée de Fuller était que le spectateur regarde Lecter avant de comprendre ce qu’il regardait — que le mal, quand il est aussi beau, est quelque chose de différent du mal quand il arrive avec la syntaxe habituelle du film d’horreur. Mikkelsen a joué le personnage avant que ses crimes soient visibles dans le monde fictionnel, ce qui revenait à construire la séduction, l’hospitalité et le plaisir esthétique comme la véritable texture d’un sociopathe. Nombreux sont les critiques qui considèrent aujourd’hui cette incarnation comme la définitive.

Son travail européen le plus récent est King’s Land — Bastarden en danois, La tierra prometida en Espagne — réalisé par Nikolaj Arcel en 2023. Une épopée historique dans le Danemark du XVIIIe siècle, suivant un soldat qui tente de cultiver une lande inhospitalière contre la volonté de l’aristocratie locale. Le film a été retenu sur la liste restreinte pour l’Oscar du meilleur film international ; Mikkelsen y a décroché son troisième Prix du cinéma européen du meilleur acteur.

En 2025, Dust Bunny — réalisé par Bryan Fuller, retrouvant Mikkelsen une décennie après l’annulation de Hannibal — a été accueilli avec enthousiasme après sa première à la section Midnight Madness de Toronto. En 2026, il est en tournage à Prague pour What Happens at Night, le nouveau long métrage de Martin Scorsese pour Apple Original Films, avec Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence. Il y interprète le frère Emmanuel, un guérisseur charismatique. Le casting dit quelque chose que d’autres réalisateurs savent déjà : quand Mads Mikkelsen entre dans une pièce, la pièce a besoin d’une explication.

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