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Mel Gibson ou la question que Hollywood préfèrerait ne pas poser

Penelope H. Fritz

Il existe une version de l’histoire de Mel Gibson où l’arc est lisible et, d’une certaine façon, rassurant : un cinéaste de talent s’effondre en 2006, traverse une décennie d’ostracisme, puis remonte la pente grâce à l’humilité et au travail. Hacksaw Ridge et une nouvelle nomination à l’Oscar ont confirmé ce récit. Mais cette lecture omet l’essentiel : Hollywood n’a jamais vraiment cessé de travailler avec Gibson. Même aux heures les plus sombres de sa disgrâce, l’industrie continuait de graviter autour de lui. Aujourd’hui, avec La Résurrection du Christ en boîte — un diptyque de 250 millions de dollars, suite du film classé R le plus rentable de l’histoire du cinéma —, la question n’est plus de savoir si Gibson est pardonné, mais si le pardon a jamais constitué le vrai cadre de la réflexion.

Gibson est né à Peekskill, dans l’État de New York, sixième d’une fratrie de onze enfants dans une famille irlando-américaine façonnée par les convictions théologiques et l’excentricité de son père, Hutton Gibson. La famille s’installa à Sydney quand Mel avait douze ans, à la suite d’un règlement judiciaire qui modifia les ressources du foyer. Il entra au National Institute of Dramatic Art en 1974 et en sortit diplômé en 1977, à l’heure où le cinéma australien produisait un nouveau genre d’œuvres destinées à l’exportation. Mad Max, de George Miller, lui offrit sa percée internationale à vingt-trois ans.

La franchise L’Arme fatale — quatre films entre 1987 et 1998, en duo avec Danny Glover — fit de lui la star d’action la plus bankable du Hollywood de la fin du siècle. Braveheart, son deuxième long métrage derrière la caméra, était une épopée historique écossaise de trois heures, tournée en Irlande, que toutes les analyses de la profession donnaient perdante. Elle remporta l’Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur. En 2004, La Passion du Christ alla plus loin encore : produite hors du système des studios, filmée en araméen et en latin, avec une représentation de la crucifixion d’une précision que le cinéma grand public n’avait jamais approchée. Le film rapporta plus de 370 millions de dollars aux seuls États-Unis.

Ce qui suivit est documenté, encore contesté, et toujours déterminant. Le 28 juillet 2006, Gibson fut arrêté pour conduite en état d’ivresse à Malibu. Les déclarations qu’il fit au cours de son interpellation — antisémites de manière explicite et ciblée — furent enregistrées et rendues publiques. Il ne faut pas se demander si ces déclarations étaient indéfendables — elles l’étaient, à l’aune de tout critère appliqué avec cohérence. Il faut se demander ce que l’industrie fit ensuite, et pourquoi. Robert Downey Jr. plaida publiquement pour son retour lors d’une cérémonie professionnelle en 2011. Hacksaw Ridge arriva en 2016 avec deux Oscars et une nouvelle nomination. Les studios qui l’avaient banni reprirent contact. Et en 2024, un budget de 250 millions de dollars se matérialisa pour La Résurrection du Christ. La logique de ces décisions n’est pas morale. C’est un calcul sur la valeur commerciale d’un talent et sur la taille du public disponible.

La Résurrection du Christ a terminé son tournage en mai 2026 après 134 jours de production sur des sites italiens — Rome, Matera, Brindisi, Craco, Ginosa — filmée en IMAX. La première partie est prévue pour le 6 mai 2027 ; la seconde pour le 25 mai 2028. Gibson a par ailleurs confirmé qu’il réalisera et jouera dans L’Arme fatale 5 aux côtés de Danny Glover.

Il a neuf enfants issus de plusieurs relations. Son partenariat avec la cinéaste australienne Rosalind Ross — qui réalisa Father Stu, dans lequel Gibson jouait en 2022 — s’est achevé en 2026. Son catholicisme, traditionnel et spécifique, constitue le fil conducteur de sa biographie : il ne l’a pas exprimé par fidélité institutionnelle, mais à travers ce qu’il choisit de filmer. À soixante-dix ans, Gibson est en train de produire ce qui sera peut-être son œuvre la plus ambitieuse.

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