Cinéma

Harold Crooks, celui qui fait dire aux corporations ce qu’elles taisent

Penelope H. Fritz
Harold Crooks
ProfessionRéalisateur de documentaires et journaliste
RécompensesPrix Gémeaux · Genie Award from the Academy of Canadian Cinema and Television · Chicago International Film Festival Gold Hugo · Leo · National Documentary Film · IDA

La question que Harold Crooks ne cesse de poser n’a rien de compliqué, mais personne au pouvoir ne veut y répondre. Où va l’argent ? Que doit l’entreprise, et à qui ? Sa carrière est une tentative soutenue de rendre le grand livre lisible — de suivre les chiffres que les gouvernements et les multinationales préfèrent laisser dans l’ombre.

Crooks est arrivé au documentaire de biais, par le journalisme. Il a passé les années 1980 et le début des années 1990 à couvrir des sujets environnementaux au Canada, le genre de filière qui exige de la patience et un appétit pour l’opacité institutionnelle. Ses livres de cette époque — Dirty Business (1983) et Giants of Garbage (1993) — se lisent comme un travail préparatoire aux films qui ont suivi : des plongées en profondeur dans des industries qui traversaient le monde comme si elles n’avaient aucune obligation d’en répondre.

Son premier travail pour le cinéma est venu avec The Champagne Safari (1995). Mais c’est The Corporation (2003) qui a établi sa préoccupation centrale. Co-scénariste de la narration avec le réalisateur Mark Achbar, Crooks a contribué à transformer un argument juridique sur la personnalité morale des entreprises en une enquête populaire — le film examinait la société cotée en bourse comme une entité psychopathe, systématiquement indifférente aux dommages qu’elle cause. The Corporation a remporté des prix du public à Sundance et au TIFF et est devenu l’un des documentaires les plus projetés de sa décennie, le genre de film qui se diffuse dans les amphithéâtres universitaires non pas parce que les professeurs le prescrivent, mais parce que les étudiants le découvrent.

L’argument central du film était que les entreprises externalisent les coûts — que le vrai prix de la productivité industrielle est payé par les travailleurs, les communautés et les gouvernements plutôt que par les actionnaires. Mais affirmer une chose n’est pas la même chose que la tracer en action. Le travail ultérieur de Crooks n’a cessé de creuser cet écart.

Surviving Progress, co-réalisé avec Mathieu Roy et présenté en première au TIFF 2011, a élargi la focale — non plus seulement les entreprises mais la civilisation elle-même, le paradoxe d’un développement qui génère du sous-développement, d’une croissance qui produit l’effondrement. Il a été projeté au CPH:DOX et à l’IDFA et a confirmé que Crooks opérait dans l’espace du documentaire d’économie politique avec une rigueur soutenue plutôt qu’une ferveur polémique.

The Price We Pay (2014), son premier long métrage documentaire en solo en tant que réalisateur, a été l’œuvre qui a le plus précisément annoncé sa méthode. Le film traquait l’évasion fiscale — les structures offshore labyrinthiques qui permettent aux multinationales de déclarer leurs bénéfices au Luxembourg et leurs pertes partout ailleurs. Ce que Crooks a documenté n’était pas seulement la cupidité mais l’architecture : la géométrie juridique de l’évitement, la manière dont le système financier mondial avait été discrètement redessiné pour que les entités les plus dépendantes des biens publics — routes, tribunaux, main-d’œuvre qualifiée — aient développé les outils les plus sophistiqués pour ne pas y contribuer. Le Vancouver Film Critics Circle l’a nommé meilleur documentaire canadien de 2014. Le New York Times en a fait un coup de cœur de la critique.

Sa mention au générique comme scénariste de The Gig Is Up (2021) de Shannon Walsh a poursuivi l’enquête depuis une autre altitude : non pas le sommet de la hiérarchie d’entreprise mais sa frange inférieure, là où les plateformes basées sur des applications avaient créé un marché du travail qui ressemblait à la liberté et fonctionnait comme de l’exploitation. Des travailleurs d’Uber, Amazon et Deliveroo ont parlé pour eux-mêmes. Le film a été projeté à Hot Docs, au CPH:DOX et à l’IDFA.

La version la plus acérée de la question critique sur l’œuvre de Crooks est de savoir si ses films changent quoi que ce soit. The Corporation est devenu un pilier des programmes universitaires, mais l’architecture juridique qu’il critiquait s’est développée. L’évasion fiscale est devenue plus sophistiquée depuis The Price We Pay, pas moins. Ce n’est pas un argument contre les films — le documentaire produit rarement un changement politique direct — mais cela définit le poids particulier de son entreprise : une documentation lucide d’un problème que le système producteur de problèmes n’a aucun intérêt à résoudre.

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Le film qu’il a co-réalisé le plus récemment, The Melt Goes on Forever: The Art and Times of David Hammons (2022), réalisé avec le critique d’art Judd Tully sur neuf ans de production, est l’œuvre la plus étrange de sa carrière. Il dresse le portrait d’un artiste conceptuel afro-américain insaisissable qui refuse les interviews depuis des décennies et dont l’œuvre évite délibérément les mécanismes de documentation et de valorisation marchande. Hammons, qui a émergé du Watts des années 1960 à Los Angeles pour devenir l’une des figures les plus importantes de l’art contemporain américain, est précisément le genre de sujet qui n’apparaît dans aucun grand livre. Le film — qui a été présenté en première au Sheffield DocFest et a eu sa sortie américaine en salles au Film Forum de New York en mai 2023 — construit son portrait à travers l’animation, des images d’archives et une partition mettant en vedette Marshall Allen du Sun Ra Orchestra. Il a remporté le prix IDA de la meilleure musique de film.

Ce qui relie Hammons aux paradis fiscaux des entreprises n’est pas immédiatement évident. Ce que Crooks semble trouver dans les deux cas, c’est une structure similaire : quelque chose de puissant qui insiste sur son droit à rester sans compte à rendre. Que le sujet soit une filiale offshore d’une multinationale ou la résistance délibérée d’un artiste à être déchiffré, la tâche du cinéaste est la même — constituer un dossier à partir de ce que le sujet préfère ne pas laisser derrière lui. Pour Harold Crooks, cela fait trente ans de travail, et ce n’est pas fini.

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