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Laurent Lafitte, celui que le cinéma français gardait en retrait pendant qu’il construisait son oeuvre

Penelope H. Fritz
Laurent Lafitte
Laurent Lafitte
Photo: Georges Biard / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Naissance22 août 1973
Fresnes, France
ProfessionActeur
Connu pourLe comte de Monte-Cristo, See You Up There, Ne le dis à personne
RécompensesCésar · 3 César (nomination) · Emmy (nomination)

Le communiqué avait des airs de correction attendue de longue date. Quand Isabelle Adjani a remis le César du meilleur acteur à Laurent Lafitte en février 2026, celui qui recevait la statuette avait cinquante-deux ans, avait passé douze ans comme pensionnaire de la Comédie-Française, et avait été nommé trois fois dans la catégorie du meilleur second rôle sans jamais gagner. Il incarnait, dans La Femme la plus riche du monde, un personnage qui aspirait désespérément à être sous les projecteurs — ce qui, comme par hasard, est exactement le genre d’ironie qui donne les meilleures performances à l’écran.

La contradiction qui traverse la carrière de Lafitte n’a rien d’inhabituel dans le cinéma français, mais il l’a vécue avec une intensité rare : c’est un acteur dont les dons étaient visibles pour tout le monde et dont la notoriété est restée, jusqu’à récemment, une promesse poliment différée. Les réalisateurs le plaçaient dans la scène qui faisait fonctionner le film. Simplement, ils ne le mettaient pas toujours au centre.

Il a grandi à Fresnes, banlieue sud de Paris, et est entré au Conservatoire national supérieur d’art dramatique à la fin des années 1980, avant d’intégrer peu à peu le monde de la télévision. On l’a vu dans la série Classe Mannequin en 1993, apprenant le métier comme les acteurs l’apprennent quand la formation théâtrale rencontre le travail de caméra : en accumulant les prises, en ajustant l’échelle, en comprenant la différence entre jouer pour le fond de la salle et faire confiance au gros plan. Son premier crédit au cinéma remonte à 1997, dans la comédie dramatique de Nicolas Boukhrief Le Plaisir (et ses petits tracas). Ces premières années étaient une préparation, pas une arrivée.

L’arrivée s’est faite par étapes. Son rôle dans le thriller de Guillaume Canet Ne le dis à personne (2006) — le Basque, la figure menaçante qui gravite autour du mystère central du film — a montré que Lafitte pouvait incarner la menace physique avec un calme presque esthétique, sans que le registre bascule dans la caricature. Le film a raflé quatre César cette année-là et a mis son ensemble sur la carte. Le nom de Lafitte en faisait partie, même s’il n’était pas encore sur l’affiche.

Au milieu des années 2010, il s’était déjà constitué une filmographie qui pousse les critiques français à parler d’« indispensable ». Il a prêté sa voix au père dans l’adaptation animée de Le Petit Prince par Mark Osborne en 2015, un film qui exigeait un registre précis de tendresse épuisée. L’année suivante, Paul Verhoeven l’a choisi pour Elle dans le rôle de Patrick, le voisin dont le charme de surface cache un intérieur bien plus laid. Cela a valu à Lafitte sa première nomination au César — celui du meilleur second rôle. L’année d’après, le film de guerre d’Albert Dupontel Au revoir là-haut lui a apporté sa deuxième nomination comme second rôle. L’industrie continuait de le reconnaître. Elle continuait de dire « second rôle ».

Sa décision d’entrer à la Comédie-Française en 2012, où il est resté douze ans, a été interprétée à l’époque comme un engagement théâtral. Avec le recul, elle ressemble à autre chose : un refus d’attendre. Au théâtre national, il a tenu les premiers rôles que l’industrie du cinéma ne cessait de lui refiler comme faire-valoir — Molière, Marivaux, Feydeau — et il a acquis devant un public une autorité que les acteurs de cinéma n’acquièrent parfois jamais, la capacité de tenir une salle sans s’appuyer sur les coupes. Quand il a finalement quitté l’institution en 2024, ce n’était pas une sortie ; c’était une conversion. L’expérience théâtrale avait bâti quelque chose dont le cinéma allait finalement avoir besoin.

Laurent Lafitte
Laurent Lafitte

En 2023, il a incarné Bernard Tapie dans la mini-série Netflix Class Act — l’homme d’affaires, escroc condamné et arriviste qui a passé des décennies à redéfinir ce à quoi ressemble l’impudeur dans la vie publique. Cette performance a valu à Lafitte une nomination à l’International Emmy Award du meilleur acteur. Il portait la marque particulière de certitude charismatique de Tapie comme on porte un vêtement taillé sur mesure pour les zones d’ombre de sa propre garde-robe. C’était un avertissement : l’ère des seconds rôles touchait à sa fin.

Puis vint Le Comte de Monte-Cristo de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière en 2024, le film français le plus lucratif de l’année, un spectacle d’époque qui exigeait de Lafitte qu’il joue Fernand Mondego avec une forme de trahison séduisante pendant deux heures et demie. Sa troisième nomination au César du meilleur second rôle arriva exactement au rendez-vous, au point que la régularité en devenait une blague récurrente — sauf que Lafitte, lui, ne riait pas.

La blague s’est brisée en 2025. La Femme la plus riche du monde de Thierry Klifa lui a offert le rôle du photographe François-Marie Banier — ou plutôt du personnage inspiré de Banier — l’artiste-confident flamboyant au cœur de l’affaire Bettencourt, qui a reçu des centaines de millions d’euros de la vieille héritière de L’Oréal, ce qu’un tribunal français a finalement qualifié d’abus de faiblesse. Le personnage est une étude sur la performance de l’exceptionnalisme : l’artiste qui croit sincèrement que son amitié vaut la fortune qu’elle coûte à celle qui l’aime. Lafitte l’a joué sans une seule fausse note, trouvant la séduction dans la manipulation et la solitude dans la séduction. Le film lui a valu le César du meilleur acteur à la cérémonie de 2026.

En 2026, Lafitte est apparu dans Alter Ego, réalisé par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, dans un double rôle : Alex Floutard, un homme de banlieue dégarni en pleine glissade existentielle silencieuse, et son voisin apparemment identique Axel Chambon, la version plus belle et plus réussie de lui-même que seul Alex peut voir. Le point de départ est celui d’une comédie, mais ce que Lafitte en a fait va plus loin — il a transformé le double en une méditation sur l’image de soi que l’on cultive et celle que nous renvoie la reconnaissance des autres. Il a remporté le prix d’interprétation masculine au Festival du film comique d’Alpe d’Huez. Il était aussi sur le tapis rouge de Cannes en mai en tant que l’un des maîtres de cérémonie, un rôle qu’il avait occupé pour la dernière fois en 2016 — dix ans et un César plus tard.

Plusieurs projets sont en développement ou en production : on le voit dans la version long métrage de Dix Pour Cent, il joue dans My Duchess, et il tourne actuellement Wake Me Up. Lafitte tient sa vie personnelle presque totalement séparée de sa vie professionnelle, avec une rigueur qui, dans l’environnement médiatique actuel, confine à une position politique. Il est Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres (2013) et Chevalier de l’Ordre national du Mérite (2022). Les deux distinctions reposaient discrètement dans une carrière qui n’avait pas encore achevé son argument central. Le César, quand il est arrivé, n’a surpris personne de ceux qui suivaient. C’était simplement la reconnaissance officielle de ce que le travail disait depuis vingt ans.

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