Cinéma

Joseph Kosinski, le réalisateur qui a mis quinze ans à prouver qu’il savait raconter des histoires

Penelope H. Fritz

Quand Top Gun : Maverick a rempli les salles en mai 2022 avec des critiques qui saluaient non seulement le spectacle mais la substance dramatique du film, ceux qui suivaient la carrière de Joseph Kosinski ont dû relire leurs notes des dix années précédentes. Car ce réalisateur, architecte de formation, avait accumulé un dossier qui se résumait d’une formule désormais célèbre dans les cercles critiques américains : images parfaites, histoires creuses.

La formation de Kosinski n’est pas anecdotique — elle est la clé de lecture de toute sa filmographie. Né en 1974 à Marshalltown, dans l’Iowa, il a étudié l’ingénierie mécanique à Stanford avant de rejoindre la Graduate School of Architecture de Columbia, dont il sort diplômé en 1999. Il cofonde alors un cabinet de design, enseigne la modélisation 3D comme chargé de cours. C’est un court-métrage digital — Desert House, une déambulation en vue subjective dans une maison moderniste sans personnage — qui attire l’attention de Nike. Cette séquence filmique sans acteur, sans dialogue, sans scénario autre que l’espace lui-même, résume mieux que n’importe quel entretien ce que Kosinski apporte au cinéma et ce qui lui manquait au départ.

Les deux spots publicitaires qui l’ont propulsé — «Starry Night» pour Halo 3 et «Mad World» pour Gears of War — sont des exercices de mélancolie spectaculaire : de la violence rendue sous forme d’élégie, de la destruction transformée en beauté formelle. David Fincher, qui visionne le démo reel, l’introduit auprès de la boîte de production Anonymous Content. Sean Bailey chez Disney lui offre un premier film avant qu’il n’en ait dirigé aucun. Ce film sera Tron : L’Héritage en 2010 : 409 millions de dollars de recettes mondiales, un culte instantané autour de la bande-son de Daft Punk, et 51% sur Rotten Tomatoes. Oblivion en 2013 — un film avec Tom Cruise dans un monde post-apocalyptique d’une précision visuelle renversante — rapporte 287 millions et obtient 53%. Dans les deux cas, les critiques formulent la même réserve : l’image est là, l’histoire ne suit pas.

Il serait inexact d’ignorer que Seuls les Braves (2017) a prouvé que Kosinski pouvait diriger des acteurs et faire exister une dramaturgie. Le film, consacré aux pompiers forestiers de la Granite Mountain qui ont péri en Arizona en 2013, obtient 87% de critiques favorables, avec Josh Brolin, Miles Teller et Jennifer Connelly dans des rôles qui demandent de la chair et pas seulement de la technique. Mais avec 25 millions de recettes pour 38 de budget, le film passe inaperçu auprès du grand public. Spiderhead sur Netflix en 2022 achève ce cycle avec 39%. Le bilan de ces quatre films n’est pas sévère à l’égard de son auteur : il est précis. Kosinski maîtrise l’espace. Il choisit — ou se voit proposer — des matériaux qui ne lui permettent pas d’aller plus loin.

C’est là que réside la vraie question critique : son problème était-il narratif (ne pas savoir construire une histoire) ou structural (ne pas trouver des histoires qui nécessitent précisément ce qu’il sait faire) ? La réponse que Top Gun : Maverick apporte est nette. Le film ne résout pas la question du scénario en la contournant. Il la résout en choisissant un matériau — l’histoire émotionnelle inachevée de Pete Mitchell, attendant depuis 36 ans sa résolution — dont la structure préexistante permet à la précision visuelle de Kosinski de fonctionner comme amplificateur plutôt que comme substitut. 1,496 milliard de dollars de recettes mondiales. 97% sur Rotten Tomatoes. Six nominations aux Oscars dont Meilleur film. Oscar du Meilleur son.

F1 en 2025 a confirmé que ce n’était pas de la chance. Le film — avec Brad Pitt dans le rôle d’un pilote retraité rappelé en compétition — a été construit selon la même logique : un accès sans précédent aux vrais Grands Prix (Kosinski s’est rendu à Londres pour convaincre la FIA avant même qu’un studio soit attaché au projet), une priorité à la photographie réelle sur la simulation numérique, et un scénario qui utilisait la structure du sport pour porter une histoire de legs et de secondes chances. 634 millions de dollars de recettes. Oscar du Meilleur son. Deuxième nomination consécutive au Meilleur film. Deux nominations consécutives au Meilleur film pour un réalisateur dont les trois premiers longs métrages avaient une moyenne de 52% sur Rotten Tomatoes : le mot «résurrection» devient insuffisant, parce que ce dont il s’agit est plus structurel que ça.

Ce que cette trajectoire révèle de Kosinski est peut-être ceci : il est un cinéaste dont les dons se déploient au mieux au service d’architectures émotionnelles préexistantes — des histoires dont la forme est déjà là, dont la dramaturgie est déjà chargée, et que sa précision visuelle peut amplifier plutôt que devoir créer. L’analogie architecturale tient : les meilleurs bâtiments de Kosinski sont ceux dont le programme était clairement défini avant la conception.

La suite confirme l’orientation : Miami Vice ’85 chez Universal, avec Michael B. Jordan et Austin Butler, est une propriété culturelle avec une architecture définie. Un projet sans titre pour Apple Original Films sur des lanceurs d’alerte liés aux UAP — écrit par Zach Baylin, produit avec Jerry Bruckheimer — entre dans un territoire moins balisé. Les deux productions démarrent en 2026. Kosinski ne dirigera pas Top Gun 3, contraint de choisir entre ses engagements.

Il est né le 3 mai 1974 à Marshalltown, Iowa, fils d’un médecin d’origine polonaise et d’une mère d’ascendance franco-canadienne. Il vit à Los Angeles avec son épouse, avocate spécialisée en propriété intellectuelle. En novembre 2025, il est retourné dans sa ville natale pour une collecte de fonds destinée à l’auditorium historique local — première apparition publique à Marshalltown depuis plusieurs années, dans une ville dont la distance à Hollywood, géographique et autre, reste la mesure exacte du chemin parcouru.

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