Cinéma

Nymphomaniac : Volume 1, la provocation de Lars von Trier tient plus du dialogue socratique que du scandale

Martha Lucas

Le titre promet un scandale puis, sans ciller, vous convie à un séminaire. Nymphomaniac : Volume 1, c’est Lars von Trier au sommet de sa malice : une confession sur une vie de désir qui s’arrête sans cesse pour parler de pêche à la mouche, de nombres premiers et de Bach. Charlotte Gainsbourg assure la narration, Stacy Martin l’incarne en flashback, et toute cette provocation se révèle bien plus cérébrale que son affiche ne voudrait le faire croire.

Le dispositif est du pur von Trier. Un célibataire féru de livres, Seligman, incarné avec une patience de moine par Stellan Skarsgard, découvre une femme rouée de coups et inconsciente dans une ruelle derrière son appartement. Il la recueille, prépare du thé et lui demande comment elle en est arrivée là. Sa réponse est sa biographie érotique tout entière, racontée par chapitres, et chaque fois qu’elle tend vers une métaphore, il la corrige par une analogie de son cru : le combat d’une truite, la suite de Fibonacci, les voix d’un choral polyphonique. Le péché passe au crible des humanités.

YouTube video

Une vie racontée par chapitres

Stacy Martin, dans des débuts à l’écran sans la moindre timidité, campe une Joe qui traite l’appétit comme une vocation. On la voit découvrir son corps enfant, mener un jeu de séduction avec une amie à travers les wagons d’un train, puis rassembler un « petit troupeau » d’amants qu’elle rationne au jet d’un dé. Von Trier organise tout cela comme des titres de chapitres dans un roman, et il laisse volontairement les interruptions de Seligman désamorcer la charge érotique. Juste au moment où une scène menace de devenir aguicheuse, un schéma apparaît à l’écran et le film se remet à faire cours.

Charlotte Gainsbourg dans Nymphomaniac : Volume 1
Nymphomaniac : Volume 1

Cette tension est le vrai moteur du film. Visuellement, on a affaire à un von Trier plus froid, plus dépouillé que l’éblouissant Antichrist ou le lyrique Melancholia — caméra à l’épaule, grisaille, presque clinique — parce qu’il veut que ce soient les idées, et non les images, qui vous séduisent. Les écrans partagés, les mathématiques affichées à l’image et les inserts pince-sans-rire sur le matériel de pêche de Skarsgard tiennent autant de la plaisanterie que de la structure, et ils ne cessent de rappeler qu’un homme décide de la manière dont l’histoire d’une femme est racontée.

Les interprétations

Gainsbourg donne à la Joe mûre une voix usée jusqu’au gravier et à la culpabilité, et Martin lui répond sans jamais quémander notre compassion. Mais le sommet du film revient à une invitée. Uma Thurman surgit le temps d’une seule scène dans le rôle de Mme H, une épouse qui fait entrer ses trois petits garçons chez sa rivale pour leur montrer « le lit de la putain » où dort désormais leur père. C’est drôle, monstrueux et insoutenable à parts égales, tout un mariage à l’abandon comprimé en quelques minutes, et c’est le meilleur numéro d’acteur des deux volumes. Autour d’eux, le Seligman de Skarsgard reste doux et sincèrement curieux, ce rare auditeur masculin d’un film de von Trier qui n’est pas là pour punir qui que ce soit.

Stacy Martin dans Nymphomaniac : Volume 1
Nymphomaniac : Volume 1

Plus provocation que pornographie

Quiconque vient pour le choc repartira perplexe. Malgré tout le bruit qui l’entoure, le film est relativement retenu ; les inserts explicites sont brefs et curieusement dénués d’érotisme, et von Trier s’intéresse bien davantage au désir féminin comme problème moral que comme spectacle. C’est une étude sensible, parfois véritablement tendre, d’une femme qui refuse de s’excuser de ce qu’elle veut, et qui ne cesse de frotter la poésie contre le charnel le plus cru pour voir lequel des deux cédera le premier. S’il y a un défaut, c’est qu’un film aussi désireux d’être dangereux finit par se montrer un peu timide — mais la provocation comme appât a toujours fait partie de l’art du Danois.

Il est utile de savoir où se situe ce film. C’est le volet de clôture de la « Trilogie de la dépression » de von Trier, après Antichrist et Melancholia, et il a été scindé en deux volumes simplement parce que l’ensemble était trop long ; une version d’environ cinq heures et demie n’a été montrée qu’en festivals. Le Volume 1 est la moitié la plus enlevée, la plus drôle — l’apprentissage d’un appétit — tandis que le règlement de comptes, plus sombre, est réservé au Volume 2.

Notre avis

Des années plus tard, Nymphomaniac : Volume 1 tient moins de la provocation que de la boîte à énigmes : joueur, intellectuellement vorace, et porté par des interprétations — l’épuisement de Gainsbourg, l’aplomb de Martin, la fureur de Thurman — bien meilleures que ne le laisse croire sa réputation sulfureuse. Ce n’est pas le meilleur film de von Trier, et il lui arrive de prendre une note de bas de page pour une émotion, mais c’est le plus fort des deux volumes et l’un des rares films à oser affirmer que le désir mérite le même sérieux que nous accordons au deuil. Venez pour le scandale s’il le faut ; restez pour le séminaire.

Réalisation

Lars von Trier

Lars von Trier

Photos : The Movie Database (TMDB)

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Discussion

Il y a 0 commentaire.