Cinéma

Gangs of New York : Scorsese rebâtit une ville disparue, et Day-Lewis se l’approprie

Jun Satō

Une rangée de couteaux est disposée sur un linge comme l’instrument d’un chirurgien, et un homme en gilet à carreaux et chapeau haut de forme nomme chaque lame comme on récite une écriture. Derrière lui se dresse une ville qui n’existe plus et n’a jamais tout à fait ressemblé à cela : les Five Points du bas Manhattan, ses ruelles de boue et ses immeubles penchés, élevés entiers sur un plateau près de Rome. Gangs of New York s’ouvre dans ce monde construit et n’en sort presque jamais, parce que le monde est l’argument.

Martin Scorsese voulait faire ce film depuis une vingtaine d’années, et ce désir se voit dans chaque planche. L’histoire est une vengeance — un jeune Irlandais, Amsterdam Vallon, revient au taudis pour tuer le boucher nativiste qui a assassiné son père —, mais son vrai sujet est un pays qui se fonde dans le sang, le moment où le mot « américain » se tranchait encore au couteau en pleine rue. La vengeance privée ne cesse d’être avalée par plus grand qu’elle : la conscription, les émeutes, la guerre sous la guerre.

YouTube video

La ville que Dante Ferretti a bâtie

Le chef décorateur Dante Ferretti a dressé les Five Points dans les studios de Cinecittà, à Rome : tout un quartier du Manhattan du XIXe siècle en bois et en boue, éclairé par Michael Ballhaus dans le feu et la fumée. Le détail est obsessionnel et tactile : le bois pourri, la crasse en couches, un tablier durci par l’usage. La musique de Howard Shore glisse du violon au bourdon, et le montage de Thelma Schoonmaker garde les bagarres lisibles jusque dans leur plus grand chaos. La facture n’est pas un décor : elle porte la thèse du film selon laquelle l’histoire est une chose physique, faite à la main et payée en corps.

Bill le Boucher

Et puis il y a Daniel Day-Lewis. En Bill « le Boucher » Cutting — chef de guerre nativiste, lanceur de couteaux, roi autoproclamé des Points —, il livre l’une des grandes interprétations du cinéma, une spirale de charme et de menace montée à partir d’un œil de verre, d’un accent new-yorkais ancien et aplati, et d’une immobilité qui explose sans prévenir. Il est si complet qu’il dénude le film autour de lui : l’Amsterdam de Leonardo DiCaprio est sincère mais dépassé, et la voleuse de Cameron Diaz reste échouée dans une romance à laquelle le scénario ne donne jamais le temps. Chaque fois que le Boucher quitte le cadre, on sent le sol se dérober.

Le film est entré aux Oscars de 2003 avec dix nominations et en est ressorti sans rien : un échec complet devenu petite légende, le prix d’un projet disputé en salle de montage par son producteur, Harvey Weinstein. Ce qui survit à l’ingérence, c’est l’ampleur et le visage : une vision de la manière dont la ville s’est réellement faite, qu’aucun cinéma américain n’avait tentée, ancrée dans une interprétation qu’on cite encore. C’est bancal et magnifique d’un même souffle, et c’est le magnifique qui l’emporte.

Daniel Day-Lewis en Bill le Boucher dans Gangs of New York (2002), réalisé par Martin Scorsese
Daniel Day-Lewis en Bill « le Boucher » Cutting dans Gangs of New York (2002).

Pourquoi il mérite la note

Les défauts sont réels et ils sont de structure. La vengeance est la chose la moins intéressante d’un film qui déborde d’histoire ; le troisième acte repousse les émeutes de la conscription à l’arrière-plan de la rancune d’un seul homme, et la romance s’enregistre à peine. Ces limites le tiennent hors du tout premier rang. Mais le monde est total, l’interprétation centrale restera, et l’ambition — filmer la naissance violente d’une ville que presque tout le cinéma fait semblant d’avoir toujours connue — est sincère et singulière. Il tient comme spectacle, comme histoire et, chaque fois que le Boucher parle, comme quelque chose de proche du grand.

Gangs of New York est sorti en 2002, réalisé par Martin Scorsese d’après un scénario de Jay Cocks, Steven Zaillian et Kenneth Lonergan, librement inspiré de la chronique du même nom d’Herbert Asbury parue en 1928. Photographié par Michael Ballhaus, conçu par Dante Ferretti, monté par Thelma Schoonmaker et mis en musique par Howard Shore, il réunit Daniel Day-Lewis, Leonardo DiCaprio, Cameron Diaz, Jim Broadbent, John C. Reilly, Brendan Gleeson et Liam Neeson ; il dure 167 minutes et a obtenu dix nominations aux Oscars sans la moindre victoire.

Étiquettes: , ,

Discussion

Il y a 0 commentaire.