Cinéma

Jeux d’enfants : Miike transforme la cour de récré en boucherie jubilatoire mais inégale

Takashi Miike adapte en 2014 un manga culte où chaque jeu d'enfant peut être le dernier.
Martha O'Hara
Ajoutez-nous sur Google

D’abord, la tête d’un professeur explose. Puis, dans la salle de classe, quiconque bouge voit la sienne éclater en minuscules billes rouges. Ainsi s’ouvre Jeux d’enfants (As the Gods Will), que Takashi Miike a réalisé en 2014 d’après le premier arc du manga de Muneyuki Kaneshiro et Akeji Fujimura, paru dans le Bessatsu Shōnen Magazine de Kodansha. Thriller, horreur, comédie : le film veut être tout cela à la fois. L’idée a de quoi séduire, mais elle s’essouffle bien avant la fin.

Le point de départ est simple. Shun Takahata s’ennuie. Il en a assez de la routine du lycée et de sa vie en général, et il souhaite que quelque chose change. Le changement arrive de la pire façon : lui et ses camarades sont contraints de jouer à des jeux d’enfants devenus mortels, à commencer par le Daruma-san ga koronda, cousin japonais de « 1, 2, 3, soleil ». On songe à Battle Royale, mais le surnaturel rapproche plutôt le récit d’un jeu télévisé où l’on perd sa vie au lieu d’une cagnotte. La séquence d’ouverture, avec ses élèves figés puis éliminés d’un coup, saisit par sa crudité, presque surréaliste. Rien, ensuite, ne m’a secoué autant.

YouTube video

Les ennuis commencent dès que Miike cherche à mener trois genres de front. L’horreur passe par des créatures grotesques, comme un daruma qui parle ou un chat porte-bonheur aux griffes acérées. Chacune a son charme, mais aucune ne paraît appartenir au même monde que les autres, et rien n’indique quelles lois gouvernent cet univers ni pourquoi le ton devrait s’y accorder. La comédie se glisse çà et là, surtout grâce à Amaya Takeru, le personnage de Ryunosuke Kamiki, un jeune homme dérangé que le chaos réjouit. Son duo avec Shun, joué par Sota Fukushi, offre de beaux moments : ils sont l’opposé l’un de l’autre et finissent pourtant par collaborer. C’est la veine la plus prometteuse du film, et la moins travaillée. À peine la relation prend-elle forme qu’une nouvelle épreuve la repousse.

Miike met dans sa mise en scène son audace habituelle. Quand le jeu du Daruma impose sa règle (celui qui bouge meurt), la tension gagne le spectateur. Ailleurs, l’excès paraît gratuit et l’on cesse de se soucier de qui survivra. Le ton change d’une scène à l’autre sans prévenir, et l’on ne sait jamais s’il faut rire ou se recroqueviller. Cette incertitude fonctionne quand le gag naît de l’horreur elle-même. Elle agace quand la scène retombe dans la simple bouffonnerie, coupée de ce qui est en jeu.

Fukushi rend bien le désarroi de Shun, même si le personnage manque d’épaisseur et reste surtout le témoin de ce qui se passe autour de lui. Kamiki occupe l’écran dès qu’il y paraît, quitte à friser la caricature. Hirona Yamazaki, dans le rôle d’Akimoto Ichika, et Mio Yuki, dans celui de Takase Shouko, disposent de peu de place pour construire leurs personnages. Il en va de même pour le reste de la distribution : Jingi Irie, Shota Sometani, Nao Omori et Nijiro Murakami, ainsi que Lily Franky en sans-abri et Dori Sakurada en délégué de classe, n’ont droit qu’à quelques traits, et l’épreuve suivante les balaie avant qu’ils aient pu s’affirmer. La lumière revenue dans la salle, je n’aurais pas su distinguer la plupart d’entre eux.

La plus grande faiblesse du film tient à sa structure. Il saute d’un jeu mortel à l’autre, chaque manche fait plus de victimes, et le spectateur n’a presque jamais le temps d’assimiler ce qu’il vient de voir. La violence graphique est menée avec métier, mais elle touche à peine l’émotion, faute d’un lien tissé avec ceux qui meurent. On ne pleure pas des élèves dont on a retenu le nom une minute plus tôt. La question de savoir qui orchestre ces jeux, et pourquoi, reste toujours au second plan derrière l’épreuve suivante.

Un lycéen réclame de l’excitation et reçoit un massacre : la blague est cruelle, et le film la pose dans ses premières minutes avant de l’abandonner. C’était pourtant là que se trouvait la meilleure idée du film. Il aurait fallu s’y attarder et faire sentir à Shun, au fil des épreuves, ce que coûte vraiment le vœu qu’il a formulé par ennui. À la place, la créature suivante arrive, puis l’explosion suivante, sans qu’un fil relie le tout.

Reste l’ouverture : les têtes, les billes rouges, la classe pétrifiée. Après, les épreuves défilent et presque rien ne s’imprime. L’humour noir de Miike affleure dans quelques épreuves isolées, mais aucun personnage ne m’a donné envie de le suivre jusqu’au bout.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.