Cinéma

Palme d’or à Mungiu, prix de la mise en scène fragmenté entre Los Javis et Pawel Pawlikowski

Martha Lucas

La 79e édition du Festival de Cannes ne s’est pas achevée sur un sacre, mais sur un partage. Cristian Mungiu est reparti avec la Palme d’or pour Fjord, son premier film en langue anglaise, et a profité de la scène pour dire que l’état du monde n’est pas le meilleur, qu’il n’est pas fier de ce que sa génération laisse à ses enfants, et que quelque chose doit changer. C’était le discours d’un cinéaste qui filme depuis toujours des institutions qui abandonnent les gens une décision administrative après l’autre, et le jury présidé par Park Chan-wook l’a entendu. La récompense fait de Mungiu le dixième réalisateur à obtenir deux Palmes, dix-neuf ans après 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et offre à Neon son septième grand prix d’affilée, une série de distribution sans précédent dans l’histoire du festival.

Fjord suit un couple évangélique roumain, incarné par Sebastian Stan et Renate Reinsve, qui s’installe dans le village natal isolé de l’épouse, en Norvège, et se heurte de plein fouet à un système de protection de l’enfance qui lit son éducation comme de la maltraitance. Mungiu bâtit tout le film sur ce malentendu — deux systèmes de valeurs persuadés de protéger les mêmes enfants — et refuse de désigner un coupable. C’est exactement le nœud moral que le jury a récompensé toute la soirée.

Le Grand Prix est allé à Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev, premier film du cinéaste russe en exil depuis qu’une maladie a failli l’emporter. Repartant de la trame de La Femme infidèle de Claude Chabrol, il transforme une histoire d’adultère en portrait du pouvoir et de la pourriture dans la Russie de province, et la salle a salué sa première par huit minutes d’ovation. Valeska Grisebach a obtenu le Prix du jury pour L’Aventure rêvée, un film plus discret que la critique plaçait parmi les meilleurs du festival.

C’est dans les prix de mise en scène et d’interprétation que le jury a montré son jeu. Le Prix de la mise en scène a été partagé entre les Espagnols Javier Calvo et Javier Ambrossi — le duo Los Javis — pour leur fresque queer d’inspiration lorquienne La bola negra, et le Polonais Pawel Pawlikowski pour Fatherland. Le Prix d’interprétation féminine est revenu à la fois à Virginie Efira et Tao Okamoto, les deux têtes d’affiche du drame de plus de trois heures de Ryusuke Hamaguchi, Soudain, autour d’une directrice d’Ehpad et d’une dramaturge en fin de vie, deux interprétations que le jury n’a pas voulu départager. Le prix masculin a lui aussi été doublé, pour Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans Coward, de Lukas Dhont. Emmanuel Marre a remporté le Prix du scénario pour A Man of His Time, et la Caméra d’or du meilleur premier film est allée à Ben’Imana, de Marie-Clementine Dusabejambo.

La conversation avait commencé avant même l’ouverture des enveloppes, et tournait autour de Fatherland. Le film de Pawlikowski a fini en tête du grid des critiques de Screen International, ce qui ressemble le plus à une cote quotidienne au festival, et un meneur du grid qui ne décroche pas la Palme devient toujours le sujet. Un Prix de la mise en scène partagé se lit, sous un angle, comme un jury qui admire le métier mais renonce à couronner le film. Le partage avec Los Javis n’a fait qu’aiguiser cette lecture : deux films très différents, une statuette, aucune hiérarchie nette.

Il y a eu des mains plus vides que celle de Pawlikowski. Hope, de Na Hong-jin, qui a recueilli certaines des meilleures critiques individuelles de la compétition, est reparti bredouille, comme Paper Tiger, de James Gray, qui demeure, après des années de fidélité à Cannes, un cinéaste que le festival adore et que les jurys évitent. Aucune de ces absences n’a fait scandale, mais toutes deux ont nourri le vieux débat sur la distance qu’un jury doit garder, ou non, avec la salle de presse.

La vraie surprise est structurelle. Le jury de Park Chan-wook a partagé trois de ses prix — mise en scène, acteur et actrice —, ce qui tient moins de l’accident que d’une philosophie. Un jury qui refuse de trancher entre deux interprétations ou deux cinéastes défend l’idée que le cinéma de cette année résistait à la logique du gagnant unique, et l’étendue du palmarès, entre films roumain, russe, espagnol, polonais, français, japonais et belge, dessine la carte délibérée d’une compétition que le jury jugeait rare par son équilibre. Que Fjord s’impose sur un champ aussi plat dit à quel point le film de Mungiu a rassemblé la salle.

Ce qui change maintenant, c’est la trajectoire. Neon emmène une nouvelle Palme dans la saison des prix avec Sebastian Stan et Renate Reinsve pour visages, et une septième victoire d’affilée transforme l’instinct du distributeur en système digne d’étude. La bola negra a quitté Cannes avec un accord aux États-Unis chez Netflix et une sortie en salles en Espagne prévue à l’automne. La Palme d’or d’honneur est allée à Barbra Streisand, remise par Isabelle Huppert, refermant la 79e édition sur le sens de la filiation propre au festival. Les films de la compétition se dispersent désormais vers leur sortie ; le débat sur la justesse du palmarès leur survivra à tous.

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