Cinéma

Birds of Prey et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn, un film de rupture clinquant, bordélique et jubilatoire

Cathy Yan signe en 2020 un spin-off survolté où Margot Robbie porte tout à bout de bras.
Martha O'Hara
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Harley Quinn fonce au volant d’un camion-citerne dans l’usine Ace Chemicals et saute au dernier moment. C’est sa façon de faire savoir à tout Gotham que le Joker appartient au passé. Birds of Prey et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn démarre sur cette rupture transformée en explosion, et le geste donne le ton : un film bruyant, dispersé, bien plus drôle que ne le laissait craindre son statut de dérivé de Suicide Squad, que The Guardian range parmi les films peu aimés de DC.

Cathy Yan mène le tout tambour battant. Les couleurs sont de bonbon, la violence est poussée jusqu’à la caricature, et les scènes de bagarre se prennent pour des numéros de music-hall. The Guardian parle d’une surdose hyperactive d’aspartame, et l’image est juste : sucré, criard, un peu écœurant quand la mise en scène paraît plus pressée de bouger que de raconter.

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Le scénario de Christina Hodson emprunte à Kill Bill sans s’en cacher. Il y a une voix off insistante, un récit brouillé, des bagarres chorégraphiées comme des gags, et des méchants exotiques présentés en arrêt sur image avec un sous-titre, comme le détaille The Guardian, qui note au passage la raillerie visant la ressemblance d’un assaillant avec Frida Kahlo. Cela fonctionne parce que c’est Harley qui raconte, et que sa tête n’ordonne pas les faits en ligne droite. Empire le formule ainsi : narré par elle, le film se déroule avec la logique de sa psyché fêlée, et Hodson distille les informations au compte-gouttes. Certains y verront de la confusion. The Movie Elite pense l’inverse : le récit non linéaire saute d’une époque à l’autre sans jamais se perdre, et le scénario, parfois hilarant, demande plusieurs visions pour attraper tous les gags de côté. Je me range entre les deux. Le désordre est voulu, mais il se remarque davantage quand l’intrigue du diamant doit avancer.

Margot Robbie porte le tout. The Guardian souligne son talent pour le sourire écarquillé, et le film l’exploite sans retenue, mais l’intérêt est ailleurs. Selon Empire, le film se demande qui est Harley sans Mr J, et y répond par une série de tentatives maladroites pour se débrouiller seule : acheter une hyène qu’elle prénomme Bruce, s’inscrire au roller derby, faire la fête dans une scène tournée en un seul plan que le magazine compare à un 1917 sous coke. The Movie Elite, dont l’auteur avoue ne pas être fan du personnage, la trouve pourtant parfaite et dit qu’il est difficile de ne pas sourire à ses répliques. Je comprends ce réflexe : Robbie joue la folie de Harley avec un tel appétit que la rupture, au lieu de plomber le film, lui donne son carburant.

Le reste de la distribution est plus inégal. Ewan McGregor joue Roman Sionis en méchant extravagant, d’un humour noir. The Movie Elite le trouve amusant mais peu intimidant, loin du Joe Pesci des Affranchis qu’il attendait pour un personnage aussi cruel que Black Mask, et je ressens la même chose : McGregor s’amuse tant que la menace s’évapore, même quand Zsasz, interprété par Chris Messina, est là pour faire le sale travail. The Guardian ajoute le trait le plus répugnant du personnage, collectionneur d’art africain d’une insensibilité culturelle criante. Rosie Perez donne à Renee Montoya l’allure d’une détective rabaissée dans son travail et accro, dit Empire, aux dialogues et aux clichés des séries policières des années 80. The Guardian applaudit le moment où on lui demande de rendre son arme et son badge, ainsi que la phrase de Harley : « Aucun flic ne fait rien avant d’avoir été suspendu. » Mary Elizabeth Winstead, en Huntress, a d’après The Movie Elite quelques-unes des meilleures répliques. Jurnee Smollett-Bell chante en Dinah Lance dans le club de Sionis et, selon Empire, sait briser des verres à martini avec sa voix. Ella Jay Basco, enfin, joue la pickpocket Cassandra Cain, qui vole le diamant à Zsasz et l’avale : c’est autour d’elle que tourne l’intrigue.

Empire définit le film comme un feu d’artifice clinquant, confus et presque toujours divertissant, et rappelle que Robbie voulait l’intituler Fox Force Five, du nom du pilote inventé de Pulp Fiction. Avant que le groupe existe, poursuit le magazine, c’est surtout un film de rupture, un Marriage Story avec des bagarres. Empire se réjouit du moment où les femmes finissent par se retrouver ensemble. Je partage ce plaisir, et il montre aussi le défaut du film : trop de temps passé sur Harley seule avant de laisser de la place aux autres.

Le film a mis du temps à exister. Robbie, qui produit également, a proposé l’idée à Warner Bros. en 2015. Le projet a été annoncé en mai 2016, Hodson a été engagée comme scénariste en novembre de la même année et Yan a signé pour la réalisation en avril 2018. Le tournage s’est déroulé de janvier à avril 2019 dans le centre de Los Angeles, dans l’Arts District et dans les studios Warner Bros. de Burbank, avec des prises de vues supplémentaires en septembre 2019. Entre la première proposition de Robbie et la sortie en salles, il s’écoule plus de quatre ans, et cette patience se voit : le chaos à l’écran est organisé, chaque personnage a son numéro et sa couleur.

La première mondiale a eu lieu à Mexico le 25 janvier 2020, et le film est sorti aux États-Unis le 7 février, en IMAX, Dolby Cinema, ScreenX et 4DX. La critique a été globalement favorable, mais le film a rapporté 205,5 millions de dollars dans le monde, loin du seuil de rentabilité estimé entre 250 et 300 millions. Sur le marché de la vidéo, il a ensuite réuni 31,2 millions de dollars de ventes aux États-Unis, un rattrapage honorable qui ne comble pas l’écart. Le public ne s’est pas pressé pour une comédie d’action violente portée par une antihéroïne et sa bande.

Birds of Prey et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn n’est pas le meilleur film de super-héroïnes possible. Son défaut tient à un début trop centré sur Harley. Ses atouts : Robbie lâchée en liberté, une voix off qui désorganise le récit à dessein, les verres à martini de Dinah, un Sionis plus cabotin que dangereux, et un groupe de femmes qui, une fois réuni à l’écran, justifie le désordre qui précède.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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