Acteurs

Pedro Pascal, l’acteur qui a mis vingt ans à devenir le père de tout le monde

De Game of Thrones à The Mandalorian, par la route longue.
Penelope H. Fritz

Pendant l’essentiel de sa carrière, il a joué le type qui passe trois portes plus loin que le héros. Du travail régulier, une visibilité quasi nulle : passages dans Buffy contre les vampires, NYPD Blue, The Good Wife, longues saisons d’off-Broadway pour payer le loyer. Puis, à la fin de la trentaine, Pedro Pascal est arrivé en Oberyn Martell dans Game of Thrones, et tout le contour de la décennie suivante s’est rangé autour de lui. Il dirige aujourd’hui une franchise Marvel, retrouve Star Wars dans une sortie au cinéma qui ouvre cette semaine, et traîne deux prestiges A24 de l’été précédent. La trajectoire paraît verticale vue de loin. Vue de l’intérieur, elle a pris vingt-trois ans.

L’histoire commence à Santiago. Sa mère Verónica était psychologue pour enfants, son père José médecin spécialiste de la fertilité, et tous deux figuraient sur les listes d’ennemis du régime de Pinochet. La famille a fui le Chili quand il était nourrisson. Six mois réfugiés à l’ambassade du Venezuela, asile politique au Danemark, puis installation aux États-Unis : d’abord San Antonio, au Texas, ensuite, à onze ans, le comté d’Orange en Californie. Quand il s’inscrit à la Tisch School of the Arts de NYU au début des années quatre-vingt-dix, il a déjà vécu sous trois drapeaux. Après le suicide de sa mère en 1999, il adopte son nom de famille, Pascal, à titre professionnel — en hommage, et parce que les directeurs de casting américains butaient sur Balmaceda.

Les quatorze années entre Tisch et Game of Thrones n’avaient pas l’air d’un chemin qui menait quelque part. Il a travaillé off-Broadway avec la LAByrinth Theater Company aux côtés de Philip Seymour Hoffman et John Ortiz, accumulé les petits rôles dans les procéduriers américains, s’est retrouvé fauché plus d’une fois. Il a survécu, en partie, parce que des amis — Sarah Paulson en tête — l’ont laissé dormir sur leur canapé. Quand HBO l’appelle, il a trente-huit ans. Oberyn, la Vipère Rouge de Dorne, dure quatre épisodes et une scène de mort opératique. Cela suffit.

Narcos arrive presque dans la foulée. Pascal y incarne Javier Peña, l’agent de la DEA lancé aux trousses de Pablo Escobar, sur trois saisons d’un des premiers succès mondiaux de Netflix : un rôle écrit pour un premier rôle, en espagnol et en anglais, et l’une des rares séries prestigieuses des années 2010 portées par un Latino-Américain. Suit The Mandalorian, la résurrection Disney+ de Star Wars autour d’un père sans visage sous un casque en beskar ; puis The Last of Us, sur HBO, où il incarne Joel Miller, le contrebandier qui élève une adolescente qui n’est pas sa fille dans un pays ravagé par l’infection.

Le public a décidé qu’il est une sorte de grand frère chaleureux et un peu désorienté : le papa d’internet, l’homme aux cardigans trop grands et aux shorts en avant-première. L’œuvre dit autre chose, plus inconfortable. Oberyn prépare une vengeance depuis vingt ans quand on le rencontre. Joel torture et tue à travers un hôpital entier pour garder une adolescente en vie. Maxwell Lord, dans Wonder Woman 1984, est un narcissique en panique qui frôle l’effondrement du monde. Le maire Garcia, dans Eddington, brade discrètement sa commune à un data center. La figure publique est douce ; les rôles penchent vers des hommes dont la tendresse ne sort qu’à travers la blessure. Il les choisit en toute conscience.

L’année des trois tanks commence à Cannes en mai 2025 avec Eddington, le western covidien d’Ari Aster, polarisant sur la Croisette et sorti par A24 mi-juillet. En juin, A24 distribue aussi Matérialistes, le second film de Celine Song après Past Lives, avec Pascal en financier fortuné d’un triangle amoureux new-yorkais face à Dakota Johnson et Chris Evans. Les Quatre Fantastiques: Premiers Pas, le Marvel, ouvre le 25 juillet avec Pascal en Reed Richards : reboot de la franchise et coup d’envoi de la Phase Six, 521,9 millions de dollars de recettes mondiales et le calibrage box-office que sa renommée télé n’avait jamais exigé. The Mandalorian & Grogu, son retour à Din Djarin sous Jon Favreau, sort en salles aujourd’hui, le 22 mai 2026. Avengers: Doomsday, avec Pascal de nouveau en Reed Richards face au Docteur Fatalis de Robert Downey Jr., est calé pour le 18 décembre.

Il vit à découvert et sans ostentation : il défend publiquement sa sœur Lux, qui a fait son coming out en 2021 et travaille comme comédienne ; il s’est revendiqué immigrant à la conférence de presse cannoise d’Eddington, une année où ce mot était politiquement chargé ; il reste proche de Sarah Paulson et d’Oscar Isaac depuis NYU. Il n’est pas marié, et il a expliqué en entretien que l’arrivée tardive de la célébrité l’avait vacciné contre certains de ses réflexes les plus bêtes.

Behemoth!, le prochain Tony Gilroy, l’a attaché. Todd Haynes l’a engagé pour De Noche, l’histoire d’amour tournée au Mexique que Haynes développait avec Joaquin Phoenix avant le changement de tête d’affiche. Reste aussi le détail d’Avengers: Secret Wars, calé pour fin 2027. La construction lente est terminée. Reste à voir si l’acteur qui a tant attendu la lumière a envie, maintenant qu’il l’a, d’y rester longtemps.

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