Cinéma

Psychose, le film qui a élevé l’horreur au rang de haute intelligence cinématographique

Le chef-d'œuvre d'Alfred Hitchcock (1960) implique encore chaque spectateur dans son propre voyeurisme.
Martha O'Hara
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Le rideau de douche se balance sous l’eau qui s’écoule ; une lame étincelante plonge encore et encore. Dans ce noir et blanc froid et précis, cette image a posé en 1960 une nouvelle limite à ce que le cinéma de suspense américain osait montrer. Mais réduire Psychose à cette seule scène serait passer à côté de l’essentiel : ce film est d’abord une trahison — d’une héroïne, d’une attente, d’un contrat tacite entre Hitchcock et son public. Produit et réalisé avec un budget modeste de 800 000 dollars, considéré comme bon marché même selon les standards de 1960, Psychose raconte l’histoire de Marion Crane (Janet Leigh), une employée de bureau qui s’enfuit après avoir volé quarante mille dollars, et se retrouve piégée dans le motel sinistre de Norman Bates (Anthony Perkins). Tourné dans les décors construits aux studios Universal avec l’équipe de sa série télévisée Alfred Hitchcock Presents, c’est un thriller psychologique qui défie les conventions de son temps — non par l’excès, mais par la méthode.

La scène de la douche en est la démonstration la plus brutale. Hitchcock accumule les coupes à un rythme vertigineux pendant que Bernard Herrmann lacère la bande-son avec ses cordes stridentes. Ces violons en staccato transforment chaque coup de couteau en quelque chose qui ressemble moins à de la musique qu’à une agression physique. Mais ce qui frappe davantage que la violence, c’est le vide qui suit : Marion Crane, le personnage autour de qui le film s’est construit pendant quarante minutes, disparaît dans un tourbillon de montage, et le spectateur se retrouve seul, sans repère narratif, à chercher où poser son regard. C’est là que réside le génie d’Hitchcock — pas dans la cruauté de la scène, mais dans le sentiment d’abandon qu’elle provoque.

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Anthony Perkins livre une performance inquiétante et nuancée, oscillant entre douceur et folie latente. Norman Bates ne ressemble à aucun monstre de cinéma connu : il est gauche, timide, attentionné. Le spectateur finit par lui accorder une sympathie que le film se fera un plaisir de retourner contre lui. Sa relation avec sa mère — invisible mais dont la présence imprègne chaque recoin du motel — est d’autant plus troublante qu’elle repose sur des non-dits et des sous-entendus. La révélation finale, où Norman s’est entièrement mué en sa mère, reste l’une des conclusions les plus choquantes du cinéma ; non par le fait lui-même, mais parce qu’on comprend alors à quel point on a été conduit à ne pas le voir venir.

Cependant, Psychose n’est pas sans failles. Certains rebondissements, comme l’enquête menée par le détective Arbogast (Martin Balsam), tombent parfois dans des clichés du genre. La structure en deux parties — la première centrée sur Marion, la seconde sur Norman et les enquêteurs — crée un déséquilibre narratif qui peut déstabiliser. Ces rugosités ne cassent pas le film, mais elles rappellent que Hitchcock travaillait vite, avec peu, et sans le filet de sécurité d’un grand studio.

À sa sortie, Psychose a divisé la critique. Certains ont été choqués par son sujet controversé et ses scènes violentes pour l’époque. Son succès populaire et ses revenus exceptionnels — 50 millions de dollars à l’échelle mondiale contre 800 000 investis — ont rapidement imposé le film comme une œuvre incontournable. Il a été nommé à quatre Oscars, dont celui du meilleur réalisateur pour Hitchcock et celui de la meilleure actrice dans un second rôle pour Janet Leigh.

La réception critique s’est transformée avec le temps. Ce qui était controversé est devenu canonique : la Library of Congress a sélectionné le film pour son National Film Registry dès 1992. Les critiques modernes louent son atmosphère tendue, sa photographie impressionnante et la performance mémorable de Perkins. Le film a également influencé de nombreux réalisateurs et redéfini ce qu’il était acceptable de montrer en matière de violence et de comportement déviant dans le cinéma américain.

La bande originale de Bernard Herrmann est un autre élément central. La musique, avec ses violons stridents et son rythme saccadé, amplifie l’horreur des scènes clés et crée une tension qui ne lâche pas. Ce que Herrmann a compris — et qu’on entend dès les premières mesures — c’est que l’horreur n’a pas besoin d’être annoncée en fanfare : elle se glisse, elle persiste, elle revient.

Les thèmes de Psychose — identité, voyeurisme, dualité de la nature humaine — ne sont pas des ornements. Ils sont le moteur du film. Hitchcock construit son récit autour de la question de ce qu’on voit et de ce qu’on refuse de voir ; et la réponse n’est pas rassurante. Le voyeurisme n’est pas seulement la perversion de Norman Bates : c’est aussi celle du spectateur, installé confortablement dans l’obscurité de la salle, complice de chaque regard indiscret que la caméra lui propose.

Plus de six décennies après sa sortie, Psychose reste difficile à classer simplement. Ce n’est pas le film le plus élégant d’Hitchcock, ni le plus élaboré. Mais c’est celui où il a poussé le plus loin l’idée que le cinéma, pour vraiment inquiéter, doit d’abord placer le spectateur dans une position où il ne peut plus tout à fait se faire confiance. Norman Bates sourit encore dans l’ombre, et quelque part, ce sourire nous regarde.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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