Affaires et finances

Sundar Pichai : ce que le jugement antitrust révèle sur les limites du pouvoir technologique

Il a construit Chrome, Android et le moteur de recherche dominant à l'échelle mondiale, faisant de Google une infrastructure silencieuse pour deux milliards d'utilisateurs. Aujourd'hui, Sundar Pichai affronte ce que tout monopole finit par affronter : la démonstration que son succès même constitue une forme de violence concurrentielle.
Penelope H. Fritz
Sundar Pichai
Sundar Pichai
Photo: Nguyen Hung Vu from Hanoi, Vietnam / CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Naissance10 juin 1972
Madurai
ProfessionDirecteur général d’Alphabet Inc.
RécompensesPrix Global Citizen

Le paradoxe de construire quelque chose d’indispensable, c’est que la question de sa légitimité ne se pose jamais pendant la construction — seulement après. Sundar Pichai a passé deux décennies à façonner l’infrastructure numérique mondiale depuis l’intérieur de Google, et ce n’est que lorsqu’un tribunal fédéral américain a déclaré, en août 2024, que cette infrastructure constituait un monopole illégal, que la question du comment est devenue plus urgente que celle du quoi.

Né à Madurai, dans l’État du Tamil Nadu, et élevé à Chennai dans une famille modeste — son père ingénieur électrique, l’appartement sans téléphone jusqu’à ses douze ans — Pichai Sundararajan a suivi la trajectoire caractéristique des élites techniques indiennes de sa génération : l’IIT Kharagpur, puis Stanford pour un master en science des matériaux, puis Wharton pour un MBA avec les distinctions de Siebel Scholar et Palmer Scholar. C’est à Kharagpur qu’il rencontra Anjali Haryani, qui deviendrait sa femme.

Il rejoignit Google en 2004, dans une entreprise déjà prospère mais pas encore dominante. Ses premières responsabilités étaient ordinaires, et ce qui le distingua n’était pas l’éclat mais le jugement. Il comprit que le produit le plus puissant est celui que l’utilisateur oublie d’utiliser. En 2008, il lança Chrome, un navigateur conçu sur la prémisse que tout ce que Google devait protéger se trouvait sur le web, et qu’il lui fallait un véhicule plus rapide et plus propre pour y accéder. En moins d’une décennie, Chrome capturerait près des deux tiers du marché mondial des navigateurs.

En 2013, il absorba Android dans son périmètre de responsabilité. En 2015, quand Larry Page restructura Google sous l’ombrelle d’Alphabet, il nomma Pichai PDG de Google. En 2019, quand Page et Sergey Brin se retirèrent des opérations, Pichai prit également la direction d’Alphabet.

Il convient ici de s’attarder sur ce que la décision judiciaire révèle, non pas seulement sur Google, mais sur la nature même du pouvoir technologique. Le juge Amit Mehta a conclu que Google avait utilisé sa puissance financière — des milliards de dollars versés chaque année à Apple et aux fabricants d’appareils Android — pour s’assurer une position par défaut sur leurs plateformes, empêchant structurellement l’émergence de concurrents viables. La sentence de décembre 2025 a interdit ces contrats exclusifs et exigé le partage des données d’indexation avec des rivaux. Google a fait appel en janvier 2026. Le ministère de la Justice a déposé un contre-appel réclamant des mesures plus sévères, y compris des désinvestissements forcés.

Parallèlement à cette bataille judiciaire, Pichai mène ce qu’il présente comme la transformation la plus importante de l’histoire de Google. L’irruption de ChatGPT avait révélé un écart troublant entre les capacités de recherche en IA de Google et leur déploiement commercial. Il lança Bard, le rebaptisa Gemini, et intégra l’IA générative dans Search, Gmail, Docs et Android. Les résultats du premier trimestre 2026 montrent une partie de ce que cela signifie : la recherche propulsée par l’IA a progressé de 19%, Google Cloud a bondi de 63%, et Gemini a franchi le seuil de 350 millions d’abonnés payants.

Il vit avec sa femme Anjali et leurs deux enfants à Los Altos Hills, en Californie, dans une discrétion revendiquée. Il est de ces dirigeants silencieux par conviction : il sait distinguer les problèmes qui se résolvent en parlant de ceux qui se résolvent en construisant. La question centrale de sa trajectoire actuelle n’est pas technique. C’est une question de légitimité : peut-on transformer de l’intérieur ce qu’un tribunal a déclaré illégalement construit de l’intérieur ?

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