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Sofia Carson, ou l’actrice que le public plébiscite et la critique persiste à ignorer

Penelope H. Fritz

Il existe un paradoxe au cœur de la carrière de Sofia Carson, et ce paradoxe mérite qu’on s’y attarde. Son dernier film majeur sur Netflix, My Oxford Year, affiche 29 % sur Rotten Tomatoes. Il a été vu 158,8 millions de fois et s’est classé numéro un dans soixante-treize pays. Cette dissociation entre jugement critique et adhésion populaire n’est pas anecdotique : elle révèle quelque chose sur la façon dont le cinéma de streaming a reconfiguré les hiérarchies culturelles — et sur la place singulière qu’occupe Carson dans ce paysage.

Née le 10 avril 1993 à Fort Lauderdale, en Floride, de parents colombiens originaires de Barranquilla — son père José Daccarett, sa mère Laura Char Carson, tous deux d’ascendance arabe —, elle a adopté le nom de jeune fille de sa grand-mère maternelle comme patronyme artistique. L’environnement familial était musical. Elle a étudié le ballet classique et le piano, pratiqué le théâtre musical, puis travaillé comme choriste pour Selena Gomez avant d’accéder à Disney Channel. Elle a ensuite poursuivi des études de communication à UCLA, avec une mineure en français.

La révélation est venue avec Descendants en 2015, la comédie musicale fantastique de Kenny Ortega mettant en scène les enfants d’emblématiques méchants Disney. Carson y incarne Evie, la fille de la Reine de Cœur, pendant trois films et une série animée. Elle était la seule du casting à véritablement chanter. Le rôle lui convenait parfaitement, ce qui explique précisément pourquoi il a failli l’enfermer. En 2019, à l’issue du troisième volet, elle était cette chose rare dans le système Disney Channel : une actrice qui avait grandi plus vite que le monde qu’elle habitait.

Nos cœurs meurtris, sorti sur Netflix en juillet 2022 et réalisé par Elizabeth Allen Rosenbaum, a représenté la rupture. Carson y interprète Cassie Salazar, compositrice qui contracte un mariage de convenance avec un marine — joué par Nicholas Galitzine — pour bénéficier d’une assurance médicale. Le film n’est pas subtil. Les critiques l’ont trouvé manipulateur et politiquement incohérent. Les spectateurs en ont fait le titre le plus regardé de Netflix lors de son mois de sortie, et la chanson «Come Back Home» a reçu le MTV Movie & TV Award du meilleur moment musical en 2023.

Force est de constater que le scepticisme critique ne s’est pas dissipé. Carry-On, un thriller d’action de Noël en 2024, est devenu le deuxième titre le plus regardé de toute l’histoire de Netflix. The Life List s’est classé numéro un mondial à sa sortie en mars 2025. Et pourtant, la presse spécialisée continue de tenir ses distances. À en croire ce bilan, deux lectures coexistent sans se résoudre : les films de Carson sont formulaïques selon les critiques ; ils sont exactement ce que cherche le public selon les chiffres. Ces deux propositions peuvent être simultanément vraies.

Ce qui retient davantage l’attention, c’est un changement de posture. Elle a été productrice exécutive de My Oxford Year — un crédit qui signale qu’elle prend des décisions sur le type d’œuvres auxquelles elle associe son nom. Ce mouvement vers l’auctorialité, conjugué à la collaboration musicale avec Jimin de BTS sur «Slow Dance» en 2025, dessine un profil plus complexe que celui d’une simple star de la plateforme.

En avril 2026, elle a présenté les Prix scientifiques et techniques de l’Académie des arts et des sciences du cinéma à Los Angeles. Le film à venir Last Night at The Lobster, réalisé par Wagner Moura, sera sa première production majeure en dehors de l’orbite Netflix depuis longtemps.

À trente-trois ans, colombo-américaine, parfaitement à l’aise dans la grammaire du divertissement de streaming, Sofia Carson travaille à prouver que cette grammaire n’est pas la seule qu’elle maîtrise.

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