Acteurs

Nicole Kidman ou l’art de rendre chaque renoncement nécessaire

Penelope H. Fritz

Il existe une manière commode de raconter Nicole Kidman : une actrice australienne qui conquit Hollywood, épousa une star planétaire, remporta l’Oscar sous des prothèses de nez, et continue depuis à défier les attentes. Cette version est exacte dans ses faits. Elle est fausse dans son interprétation. Ce qui distingue Kidman dans l’histoire récente du cinéma, ce n’est pas la trajectoire ascendante — c’est la trajectoire délibérément perpendiculaire.

Ses parents, Anthony et Janelle, étaient australiens, temporairement installés à Honolulu — son père y achevait une recherche en biochimie — quand elle y naquit en 1967. La famille rentra à Sydney quand elle avait quatre ans, et c’est l’Australie qui la forma vraiment. Son père exerçait comme biochimiste et psychologue clinicien ; sa mère était formatrice en soins infirmiers et militante féministe. Le foyer était intellectuellement stimulant, socialement engagé, et remarquablement ouvert aux pratiques artistiques. Kidman étudia le ballet, le mime et l’art dramatique dès la petite enfance, développant une discipline corporelle qui deviendrait l’un de ses instruments les plus reconnaissables. Elle se décrit elle-même comme une adolescente réservée, singulièrement grande, qui sortait rarement. Son premier baiser eut lieu sur scène.

Ses débuts professionnels à l’écran se produisirent au milieu de son adolescence, dans des productions australiennes. À vingt et un ans, elle avait déjà attiré l’attention internationale avec Dead Calm (1989), un thriller quasi sans dialogue tourné sur un voilier, qui lui demandait de soutenir la terreur pendant presque toute la durée du film, presque seule.

Dead Calm atteignit Hollywood et ouvrit la voie à Days of Thunder (1990), sur le tournage duquel elle rencontra Tom Cruise. Ils se marièrent la même année et passèrent une bonne partie de la décennie suivante à travailler ensemble, notamment sur Eyes Wide Shut (1999), le dernier film de Stanley Kubrick, une production qui contraignit les deux acteurs à demeurer à Londres pendant dix-huit mois. Kubrick mourut avant la sortie. Initialement reçu comme opaque et sur-contrôlé, le film a depuis été réévalué comme l’une des explorations formellement les plus rigoureuses de Kubrick sur le désir et le couple.

Après son divorce de Cruise en 2001, Kidman entreprit la séquence de choix qui bâtit sa réputation artistique : Moulin Rouge! (2001), où elle jouait une courtisane mourante dans une comédie musicale maximaliste sans véritable précédent ; The Hours (2002), où elle passa l’essentiel du film sous prothèses et dans un registre délibérément aplati pour incarner Virginia Woolf ; puis une série de films conçus pour être franchement difficiles — Birth, l’étude psychologique sur le deuil ; les deux collaborations avec von Trier. L’Académie récompensa The Hours du prix d’interprétation féminine ; les autres films construisirent leur réputation plus lentement, par sédimentation critique.

Le milieu de carrière comprit Rabbit Hole (2010), l’une de ses performances les plus dépouillées : une mère dont le jeune fils a été tué dans un accident. Une nouvelle nomination à l’Oscar. Un film presque trop douloureux à regarder par moments.

La décennie télévisuelle qui suivit représente peut-être son arc le plus décisif. Big Little Lies (2017) — coproduite avec Reese Witherspoon — démontra qu’une série limitée premium pouvait soutenir le type de performance jusqu’alors réservé au cinéma d’auteur exigeant. La série généra deux Emmy et un modèle que les plateformes de streaming s’efforcent de reproduire depuis lors. Hollywood 1953 (2021), dans lequel elle incarnait Lucille Ball, produisit sa quatrième nomination à l’Oscar et un débat public soutenu sur le casting qui n’est pas entièrement résolu.

Ce débat mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il touche à quelque chose de plus profond que la seule question de la ressemblance physique. Les objections à son incarnation de Ball — principalement que la présence longiligne et à l’inflexion européenne de Kidman offrait trop peu de résonance corporelle avec la comicité chaleureuse de Ball — posaient une question légitime sur la frontière entre la performance transformatrice et le désalignement physique. Pourquoi cela importe-t-il ? Parce que cela révèle une fracture persistante dans la réception de son travail : les metteurs en scène et les critiques qui s’engagent sérieusement avec ses choix tendent à y percevoir des actes d’investigation formelle précis et rigoureux ; les spectateurs moins familiers avec sa méthodologie lisent parfois les mêmes performances comme froides ou inaccessibles. Cet écart en dit au moins autant sur les attentes collectives que sur le travail lui-même.

En 2024, elle reçut le Prix de la réalisation artistique de l’American Film Institute — la première actrice australienne à l’obtenir — lors d’une cérémonie à Los Angeles pendant laquelle elle apprit que sa mère, Janelle Ann Kidman, venait de mourir à Sydney. La même année sortit Babygirl, mis en scène par Halina Reijn, où elle jouait une PDG menant une liaison clandestine avec un jeune stagiaire : un film sur l’autorité professionnelle et le désir privé qui recueillit de fortes critiques à Venise.

Nicole Kidman in Mongkok (2024)

Scarpetta — une série Prime Video dans laquelle elle incarne la médecin légiste Kay Scarpetta enquêtant sur un tueur en série — fut diffusée en mars 2026. Practical Magic 2, qui la réunit avec Sandra Bullock, est attendue pour septembre 2026.

Après la mort de sa mère, Kidman a évoqué sa formation de doula de fin de vie — une accompagnatrice des personnes en phase terminale. Ce geste est reconnaissablement le sien : particulier, hors de tout chemin balisé, orienté vers ce qui est sérieux. Ce que cela révèle, au fond, c’est que les choix de Kidman ont toujours obéi à une logique que le marché ne commande pas, et que le cinéma — ou du moins une partie de lui — finit toujours par rattraper.

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