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Jean Reno, l’exilé andalou qui a inventé le visage du cinéma français

Penelope H. Fritz
Jean Reno
Jean Reno
Photo: Georges Biard / CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Naissance30 juillet 1948
Casablanca, Morocco
ProfessionActeur
Connu pourLe professionnel, Mission : Impossible, Hôtel Rwanda
RécompensesCommander of the Legion of Honor (2024) · Officer of the Order of Arts and Letters (2007) · Officer of the National Order of Merit (2003) · European Film Academy Achievement in World Cinema Award (2000)

Ce qu’il y a de plus révélateur dans les meilleures performances de Jean Reno, c’est ce qu’elles taisent. Dans Léon: The Professional, le tueur à gages parle à peine, recueille un enfant dont il ne sait que faire, et laisse les verres de lait et la plante d’intérieur raconter son passé. Dans Nikita, le nettoyeur apparaît une fois, ne dit presque rien, et laisse le film hanté. Cette sobriété n’est pas du method acting. C’est une autobiographie.

Il est né Juan Moreno y Herrera-Jiménez à Casablanca, où ses parents s’étaient réfugiés pour fuir une Espagne où ils ne pouvaient plus vivre. Son père était linotypiste à Sanlúcar de Barrameda ; sa mère — couturière morte alors que Jean était encore adolescent — venait de la même province andalouse. La famille avait traversé le détroit de Gibraltar pour gagner le Maroc afin d’échapper à l’Espagne franquiste, et l’a traversé de nouveau quand Jean avait douze ans, le plongeant dans un pays dont il apprenait encore la langue. L’espagnol était la langue du foyer ; le français, celle de la nécessité ; l’anglais est venu plus tard, par ambition professionnelle. Depuis, il navigue entre les registres.

Jean Reno
Jean Reno

Il s’est formé au Cours Simon à Paris et a fait sa première apparition notable au cinéma pour Costa-Gavras en 1979. La collaboration qui a façonné sa carrière est venue quelques années plus tard, quand Luc Besson l’a engagé pour Le Dernier Combat (1982), un film sans une seule ligne de dialogue — un choix qui ressemble moins à une expérience stylistique qu’à un cahier des charges parfait pour l’interprète que Reno devenait. Subway (1985) et The Big Blue (1988) ont approfondi le partenariat ; Nikita (1990) lui a offert son premier moment international, incarnant Victor le Nettoyeur avec une sobriété absolue qui suggère un homme ayant appris très tôt que le silence est plus sûr que l’explication. Sa nomination au César pour The Big Blue fut la première de trois nominations qu’il n’a jamais transformées en victoire — une absence qui en dit long sur le fossé entre la reconnaissance professionnelle et le poids culturel réel.

Léon: The Professional (1994) est le film qui a changé la donne. Réalisé par Besson et tourné à New York, il a fait de Reno un visage reconnaissable sur des marchés qui n’avaient jamais rencontré le cinéma français, et a lancé Natalie Portman sur sa propre trajectoire. Le paradoxe est net : son film le plus international était celui qui exigeait le plus qu’il soit culturellement inclassable — ni français, ni américain, rien de particulier, si ce n’est dangereux et, contre toute attente, doux.

Hollywood a suivi. Mission: Impossible (1996), Ronin (1998), Godzilla (1998), Ocean’s Twelve (2004) : une décennie de travail en studio où on l’engageait, immanquablement, pour jouer l’Européen au regard entendu, celui qui comprend des choses que les personnages américains ne saisissent pas. Une partie était flatteuse. Une autre était du typage qui risquait de calcifier un véritable interprète en une fonction. La franchise Pink Panther — deux films, en 2006 et 2009, face à Steve Martin — a marqué la limite extérieure de cette trajectoire. Les films ont rapporté de l’argent. Ils n’ont pas demandé grand-chose à Reno, et il a livré exactement cela.

La version la plus intéressante de sa carrière court en parallèle : The Da Vinci Code (2006), où il jouait un capitaine de la Police judiciaire avec l’autorité laconique que le rôle exigeait ; des projets européens qui ont rarement atteint un public mondial mais qui ont démontré que l’instrument ne s’était pas émoussé. Il a été fait Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2007 et élevé au rang de Commandeur de la Légion d’honneur en 2024 — la manière pour l’État français de dire que, quelles que soient les complications de passeport créées par sa naissance, la culture à laquelle il a contribué avait décidé de le revendiquer.

À soixante-dix-sept ans, il ne prend pas sa retraite. The Butler — un thriller d’action de 2025 réalisé par Tom Edmunds, dans lequel il joue un ancien commando de la Première Guerre mondiale devenu majordome de famille — suggère que lui et ses collaborateurs essaient au moins d’utiliser la biographie. Tuner et Moulin sont prévus pour 2026. Il se limite à deux films par an ; il a six enfants de trois mariages, le plus récent ayant eu Nicolas Sarkozy comme témoin.

Il a été ambassadeur du Programme alimentaire mondial, a soutenu des causes pour les enfants défavorisés, et a parfois refait surface dans des interviews pour observer que la France ne lui manque pas — une phrase qui se lit moins comme de l’amertume que comme la remarque posée d’un homme qui a depuis longtemps cessé d’avoir besoin de l’approbation d’un seul pays. Sa véritable langue maternelle est l’espagnol. Son rôle le plus célèbre est français. La distance entre ces deux faits, c’est sa carrière.

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