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Jean-Paul Sartre, le philosophe de la liberté qui n’a pas toujours su y croire

Penelope H. Fritz
Jean-Paul Sartre
Jean-Paul Sartre
Photo: https://www.flickr.com/people/69061470@N05 / CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Naissance21 juin 1905
Paris, France
Décès15 avril 1980 (74)
ProfessionPhilosophe, romancier et dramaturge
RécompensesPrix Nobel de littérature

La citation la plus célèbre de la philosophie du XXe siècle — « L’enfer, c’est les autres » — n’était pas, Sartre l’a répété des années durant, une phrase sur les autres. La réplique tirée de Huis clos portait sur l’impossibilité de se voir clairement sans passer par le regard de quelqu’un qui ne peut pas vous comprendre pleinement. Il expliqua cette méprise dans des entretiens, des préfaces et des conférences jusqu’à la fin de sa vie. Personne ne l’écouta vraiment. Il est possible que cela ait confirmé sa thèse.

Sartre naquit sur la Rive gauche de Paris en juin 1905, enfant unique d’un officier de marine mort avant qu’il n’ait deux ans. Il grandit dans l’appartement de son grand-père maternel, Charles Schweitzer — un universitaire germano-français, cousin d’Albert Schweitzer — dont la bibliothèque devint le véritable environnement de son enfance et, comme il l’écrirait plus tard avec une virulence considérable, sa première erreur. Son œil gauche était louche depuis l’enfance ; durant sa dernière décennie, il était presque totalement aveugle. Un corps que le monde avait toujours lu comme déficient le prépara, de manière qu’il analysa longuement, à se méfier de tous les faits donnés de l’existence.

Formé à l’École Normale Supérieure, où il obtint le premier rang à l’agrégation de philosophie en 1929 — Simone de Beauvoir, qui deviendrait sa compagne de toute une vie, fut seconde — Sartre passa les années 1933 et 1934 à Berlin pour étudier la phénoménologie d’Edmund Husserl à l’Institut Français. Ce qu’il trouva chez Husserl, et à travers Husserl chez Martin Heidegger, c’était une méthode pour examiner la conscience de l’intérieur sans la retraite philosophique habituelle dans l’abstraction. Il arriva à Berlin pour se demander comment la cendrinité devient un cendrier. Il revint en France avec les matériaux d’une nouvelle ontologie.

Son premier roman, La Nausée, parut en 1938 — une expérience philosophique sous forme de journal intime, où un homme rencontre la pure contingence des choses existantes, le fait qu’elles sont simplement, sans justification ni dessein. Le livre annonçait un esprit original capable de faire bouger des idées phénoménologiques abstruses sur une page. L’infrastructure théorique vint cinq ans plus tard avec L’être et le néant, une ontologie de 700 pages qui introduisit l’être-pour-soi et l’être-en-soi comme catégories qui occuperaient les philosophes pendant des décennies, et qui proposa la « mauvaise foi » — l’auto-tromperie par laquelle les gens feignent de n’avoir aucune liberté sur leurs choix — comme l’échec humain par excellence. Un an après, sa pièce Huis clos fut créée dans Paris occupé, devant un public qui comptait des officiers allemands. Quatre personnages enfermés dans une pièce close, incapables d’échapper au regard des autres. La réplique sur l’enfer et les autres arrive vers la fin, presque comme une réflexion après coup.

En octobre 1945, quelques semaines après la libération de Paris, Sartre prononça une conférence qui devint L’existentialisme est un humanisme — devant un public si nombreux que des gens s’évanouirent dans la bousculade. L’argument était délibérément accessible : l’existence précède l’essence, ce qui signifie que nous ne naissons pas avec une nature humaine fixe mais que nous nous créons par nos choix, et que nous ne pouvons échapper à la responsabilité de ce que nous choisissons en invoquant Dieu, la biologie ou l’histoire. L’idée n’était pas philosophiquement neuve, mais Sartre lui avait donné une forme qui fonctionnait aussi bien dans un coin du Café de Flore que dans une salle de séminaire. L’existentialisme devint un mouvement, un phénomène d’édition, un raccourci pour toute une génération d’éthique laïque — le tout en moins de dix-huit mois.

Avec Beauvoir et d’autres collègues, Sartre fonda Les Temps Modernes, la revue littéraire et politique qui servit de conscience intellectuelle à la Rive gauche pendant les trois décennies suivantes. Il produisait également une série de pièces qui soumettaient sa philosophie à la pression politique : Les Mouches réécrivant le mythe d’Oreste comme une fable de liberté et de complicité ; Les Mains sales demandant si l’action politique peut survivre à la pureté morale ; Le Diable et le Bon Dieu démantelant l’idée que Dieu peut fonder l’éthique. C’étaient les années où Sartre était à la fois le philosophe le plus célèbre d’Europe et, de l’avis général, le plus charismatique — petit, louche, sous amphétamines, capable de tenir une table de café pendant huit heures et un auditoire de conférence pendant trois.

C’est aussi le point où sa biographie se divise le long de la ligne de faille que sa philosophie avait ouverte. En 1952, il rompit publiquement avec Albert Camus à propos de L’Homme révolté de ce dernier, qui soutenait que la violence révolutionnaire n’était pas auto-justifiée et que les crimes de l’Union soviétique ne pouvaient être excusés au nom du progrès historique. La rupture, menée en partie dans les pages des Temps Modernes, divisa la vie intellectuelle européenne pendant une génération et ne s’est jamais totalement refermée. Sartre arguait que critiquer l’Union soviétique depuis une position de confort occidental était un luxe que les travailleurs ne pouvaient pas se permettre. Camus disait qu’excuser le goulag au nom de la solidarité était une obscénité morale dont la gauche paierait le prix pendant des décennies. La position de Sartre gagna la bataille dans les salons parisiens. La position de Camus se révéla correcte quant à l’histoire. En ses propres termes — ceux d’une philosophie qui fait de l’auto-tromperie l’échec moral cardinal — Sartre avait vécu dans la mauvaise foi. Il le reconnut plus tard, admettant qu’il avait refoulé ses doutes sur les crimes soviétiques parce que, dit-il, il n’avait pas voulu « désespérer la classe ouvrière ». Sa propre définition de la mauvaise foi, appliquée à lui-même, correspond exactement.

En 1963, il publia Les Mots, une autobiographie qui est aussi un acte soutenu d’auto-immolation philosophique — une confrontation avec les illusions d’enfance qui firent de lui un écrivain, le grand-père dont la bibliothèque lui avait donné sa vocation, et la grandiose auto-tromperie par laquelle les écrivains se convainquent que leur travail importe. L’Académie suédoise, citant précisément ce livre, lui offrit le prix Nobel de littérature l’année suivante. Il écrivit pour décliner avant l’annonce, invoquant sa conviction que les écrivains ne devraient pas se laisser devenir des institutions. L’Académie annonça le prix quand même ; le refus devint l’événement le plus commenté de cette saison Nobel, une performance de cohérence philosophique si nette qu’elle faisait presque oublier la décennie précédente.

En 1973, sa vue était presque perdue. Il continua par dictée, par des conversations avec Beauvoir et avec son jeune secrétaire Benny Lévy, qui avait été le leader maoïste connu sous le nom de « Pierre Victor » et se tournait alors vers le judaïsme orthodoxe. Leurs derniers entretiens longs, publiés en 1980 sous le titre L’Espoir maintenant, montrèrent ce qui semblait être un Sartre reconsidérant son athéisme de toujours, s’approchant de la tradition éthique juive, et reculant devant les positions les plus doctrinaires de ses années marxistes. Beauvoir contesta publiquement l’authenticité des transcriptions, suggérant qu’un homme presque aveugle et dépendant avait été guidé vers des conclusions qui n’étaient pas les siennes. La querelle était encore irrésolue quand Sartre mourut le 15 avril 1980.

Quelque 50 000 personnes suivirent son cercueil dans les rues de Paris jusqu’au cimetière du Montparnasse. Il avait demandé aucune cérémonie. Ses pièces continuent d’être produites dans le monde entier — Huis clos a été monté simultanément à Paris et à Washington DC aussi récemment qu’en 2026 — et son vocabulaire philosophique reste la langue par défaut pour un certain type d’examen éthique de soi. La réplique sur l’enfer et les autres arrive encore souvent sans son contexte. Sartre aurait reconnu le mécanisme : des gens prenant un fragment d’une philosophie qu’ils n’ont pas lue et l’utilisant pour éviter d’affronter les exigences réelles de cette philosophie. Il avait un nom pour cela.

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