Acteurs

Humphrey Bogart: le cynique dont le masque craquait toujours au bon moment

Penelope H. Fritz

Il existe dans Casablanca un plan sans dialogue — Rick Blaine seul à sa table de café, la pluie derrière lui, regardant quelque chose que la caméra ne montre pas — où Humphrey Bogart ne fait rien et où le spectateur comprend tout. Pas de geste, pas d’artifice de gros plan. Juste un visage qui avait appris, bien avant que cette caméra le trouve, à contenir quelque chose d’immense sans le laisser paraître. C’est le paradoxe Bogart, et il a alimenté presque trente ans de cinéma.

Il est né le 25 décembre 1899 à Manhattan, fils aîné d’un chirurgien cardiaque et d’une illustratrice commerciale dont les revenus dépassaient ceux de son mari. Maud Humphrey avait étudié à Paris et préférait que ses enfants l’appellent par son prénom. Il quitta Phillips Academy Andover après un semestre et entra dans le théâtre sans projet défini. Les années de Broadway, de 1921 à 1935, furent dans leur ensemble sans relief. Le rôle qui lui convenait arriva en 1935 avec La Forêt pétrifiée, où il jouait Duke Mantee, un meurtrier en cavale, immobile et véritablement menaçant. Le New York Times écrivit que c’était le meilleur travail de sa carrière.

Warner Bros. l’affecta à des rôles de gangsters dans des séries B: il fut abattu dans douze films, pendu ou électrocuté dans huit, incarcéré dans neuf de ses trente-quatre premières oeuvres. Le tournant arriva en 1941 avec Le Faucon maltais, premier film de John Huston en tant que réalisateur: Sam Spade, détective privé pour qui la seule position honnête est la méfiance envers tous. Casablanca, l’année suivante, articula la même tension autrement: Rick Blaine prétend avoir renoncé à tout engagement, et le film est précisément consacré au moment où cette prétention devient insoutenable.

En 1944, il rencontra Lauren Bacall — dix-neuf ans, vingt-cinq de moins que lui. Ils se marièrent en mai 1945 dans une ferme de l’Ohio. Elle écrira ensuite que personne n’avait jamais vécu une histoire d’amour mieux écrite que la leur.

Le moment le plus révélateur de la vie publique de Bogart est peut-être celui qu’il tenta ensuite d’effacer. En 1947, il organisa le Comité pour le Premier Amendement, mobilisant des personnalités hollywoodiennes pour protester contre le harcèlement de la Commission des activités anti-américaines. Puis, en mars 1948, il publia dans Photoplay un article intitulé Je ne suis pas communiste, prenant ses distances avec les dix scénaristes qu’il avait défendus. La retraite était incomplète — il n’a jamais dénoncé personne — mais elle dévoilait l’écart entre le Bogart qui jouait des hommes de principes et le Bogart qui vivait dans une ville capable de lui retirer son gagne-pain.

Son Oscar arriva en 1952 pour L’Odyssée de l’African Queen: Charlie Allnut, pilote de bateau imbibé de gin qui trébuche sur l’héroïsme dans le Congo belge, face à Katharine Hepburn. Il appela ce rôle le meilleur de sa carrière. Ouragan sur le Caine lui valut en 1954 une troisième nomination. Diagnostiqué d’un cancer de l’oesophage en 1956, il mourut en janvier 1957, à cinquante-sept ans. Le Faucon maltais revient en salles américaines en décembre 2026 pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire. Depuis soixante-dix ans, personne n’a vraiment reproduit cela.

Étiquettes: , , , , ,

Discussion

Il y a 0 commentaire.