Cinéma

Bong Joon-ho : le cinéaste qui a changé la grammaire des Oscars — et continue à réécrire la sienne

Penelope H. Fritz
Bong Joon-ho
Bong Joon-ho
Photo: Dick Thomas Johnson from Tokyo, Japan / CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Naissance14 septembre 1969
Daegu, South Korea
ProfessionCinéaste
Connu pourParasite, Memories of Murder, Snowpiercer : Le Transperceneige
RécompensesPalme d'or · 4 Oscar · 2 BAFTA

Il faut revenir à la cérémonie pour mesurer l’étendue du déplacement. En février 2020, Parasite de Bong Joon-ho remportait quatre Oscars — dont Meilleur film —, devenant le premier long métrage non anglophone à accéder à ce titre en quatre-vingt-douze ans d’histoire de l’Académie. La Palme d’or cannoise de 2019 était déjà un signal fort ; les Oscars furent un séisme. Mais ce qu’on oublie trop souvent dans la narration de ce triomphe, c’est que Bong avait mis vingt ans à construire un cinéma qui, précisément, refusait la place qu’on lui avait assignée.

Né le 14 septembre 1969 à Daegu, au sud de la Corée, fils d’un graphiste et petit-fils du romancier Park Taewon — l’une des figures majeures de la littérature coréenne du XXe siècle —, Bong a grandi dans un milieu où la narration était une affaire sérieuse. La famille s’installe à Séoul pendant son enfance, et c’est cette ville stratifiée, verticale, où les sous-sols et les étages supérieurs ne partagent ni le même air ni les mêmes règles, qui va devenir la géographie imaginaire de son œuvre.

À l’université Yonsei, où il étudie la sociologie à partir de 1988, Bong participe aux mouvements étudiants qui agitent les campus sud-coréens en pleine transition démocratique. Cette expérience — l’analyse des structures de pouvoir, la conscience de ce que les institutions font aux individus ordinaires — n’est pas une anecdote biographique. Elle irrigue chaque film qu’il tourne. Après son diplôme en 1993 et sa formation à l’Académie coréenne des arts du cinéma, ses premiers courts-métrages montrent un cinéaste qui réfléchit en termes de poids social plutôt qu’en termes de maîtrise formelle.

Son premier long, Barking Dogs Never Bite (2000), échoue au box-office coréen mais s’attache un public de cinéphiles qui y perçoit quelque chose de neuf : une comédie noire sur un maître de conférences et un chien dont l’humour est fondé sur l’humiliation structurelle, pas sur la caricature. Memories of Murder (2003), reconstituant les premiers meurtres en série documentés en Corée — restés impunis pendant des décennies —, lui vaut une reconnaissance internationale immédiate. Le film est un polar qui se refuse à conclure : deux inspecteurs aux méthodes antagonistes encerclent un crime sans réponse, et les ruptures de ton entre horreur et comédie sont si précisément dosées que le dénouement ressemble à une forme de deuil.

The Host (2006) s’annonce comme un film de monstre et devient le plus gros succès du box-office coréen de son époque. C’est aussi, dans le fond, le portrait d’une famille maladroite et aimante que les institutions détruisent par indifférence — non par malveillance, ce qui est encore plus insupportable. Mother (2009), porté par l’interprétation de Kim Hye-ja, poursuit l’investigation sur l’amour maternel comme force qui ne suffit pas à protéger contre le système.

L’incursion anglophone commence avec Le Transperceneige (2013), adaptation d’une bande dessinée française qui place la lutte des classes dans un train traversant une planète glacée. Okja (2017), coproduit par Netflix et présenté en compétition à Cannes malgré les réticences du festival envers le streaming, étend la critique sociale au territoire de l’activisme environnemental.

Ce qui s’est produit autour de Parasite dans la conversation internationale mérite qu’on s’y arrête. Le film est souvent réduit à une métaphore de l’inégalité entre riches et pauvres — lecture exacte, mais incomplète. Son retournement le plus cruel met en scène deux familles pauvres occupant des positions différentes dans la même hiérarchie, qui se détruisent mutuellement pour un ensemble de ressources qu’aucune des deux ne peut vraiment sécuriser. Cette spécificité — que le système ne oppose pas seulement riches à pauvres, mais entraîne les précaires à se combattre entre eux — a parfois été gommée dans la réception internationale au profit d’un discours plus confortable sur l’inégalité générique. Bong a noté en entretien que le film ne contient pas de solution, seulement une boucle ; le final, que certains critiques ont voulu lire comme porteur d’espoir, a été conçu comme quelque chose de plus proche d’une porte fermée.

Mickey 17 (2025), avec Robert Pattinson dans le rôle d’un travailleur « jetable » sur une mission de colonisation interstellaire, a suscité des réactions divisées : certains critiques ont salué l’ambition du projet tout en pointant une perte de maîtrise dans le dernier tiers. Le succès commercial n’a pas atteint le niveau de Parasite. Bong n’a pas prétendu que la comparaison était absente, ni promis de l’éviter.

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Son projet en cours, Ally, a été présenté au marché du film de Cannes en mai 2026. Co-écrit avec Jason Yu, doublé par Ayo Edebiri, Bradley Cooper et Werner Herzog, c’est sa première incursion dans l’animation — une calamar-porcelet au fond du Pacifique Sud qui rêve de devenir la vedette d’un documentaire animalier. Neon, qui avait distribué Parasite en Amérique du Nord, détient à nouveau les droits nord-américains. La production doit s’achever en 2027.

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