Cinéma

Ses trois filles transforme un petit appartement en un huis clos bouleversant sur le deuil

Le drame d'Azazel Jacobs (2024), porté par Carrie Coon, Natasha Lyonne et Elizabeth Olsen, trouve le chagrin dans une dispute de pommes.
Martha O'Hara
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Ses trois filles tient presque tout entier dans un appartement new-yorkais à loyer encadré, où trois sœurs se retrouvent pour veiller leur père, Vincent (Jay O. Sanders). Il arrive au bout de son combat contre le cancer et reçoit des soins palliatifs à domicile. Azazel Jacobs, qui signe aussi le scénario, réunit là Katie (Carrie Coon), Rachel (Natasha Lyonne) et Christina (Elizabeth Olsen), trois femmes brouillées depuis un moment, qui n’ont pas la même place auprès du mourant. Rachel n’est que sa belle-fille, mais c’est elle qui a vécu avec lui pendant toute la maladie. Présenté au Festival international du film de Toronto le 9 septembre 2023, le film retrouve la justesse un peu rugueuse de Momma’s Man, le premier succès de Jacobs, en 2008.

Ça commence par des disputes minuscules, de celles qu’on reconnaît dans n’importe quelle famille. Katie reproche à Rachel de fumer de la marijuana dans l’appartement et lui impose d’aller dehors, par respect pour les siens. Elle lui reproche aussi de n’avoir pas fait signer à Vincent un ordre de ne pas réanimer quand il avait encore toute sa tête. Puis elle ouvre le frigo : rien, sauf trois sacs de pommes. Elle y voit la preuve d’une négligence. On comprendra plus tard que Vincent ne mangeait plus que des pommes et que Rachel les lui coupait, si bien que le reproche se retourne contre celle qui le formule. Le scénario corrige ainsi sa propre première impression sans prévenir, et c’est l’un de ses meilleurs gestes.

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Les trois actrices tiennent le film, chacune dans un registre différent. Carrie Coon donne à Katie la raideur d’une sœur qui habite à Brooklyn, donc tout près, et qui n’a pourtant presque jamais aidé ; on la voit buter sur la page blanche en essayant d’écrire la nécrologie de son père. Natasha Lyonne mêle sarcasme et désarroi. Son obsession pour les paris sportifs et son refus d’entrer dans la chambre où Vincent gît inconscient en disent plus sur sa peur que n’importe quel aveu. Elizabeth Olsen a moins d’espace, mais elle s’en sert bien : Christina se jette entre les deux autres, leur hurle qu’elle les déteste, puis s’excuse auprès de l’une et de l’autre.

Les ressorts du récit se voient pourtant par endroits. Quand Benji (Jovan Adepo), le compagnon de Rachel, prend sa défense, il rappelle qu’elle a été la seule à s’occuper de Vincent pendant l’essentiel de son déclin, qu’il était lui-même ami avec le vieil homme, et qu’il avait croisé Katie lors de sa dernière visite, quelques mois plus tôt, alors qu’elle l’avait qualifié d’inconnu. Le discours est efficace, mais trop complet, trop bien ordonné : il ressemble à une plaidoirie préparée pour que le public sache de quel côté se trouve la raison. De même, Angel (Rudy Galvan), l’intervenant du service de soins, se trompe plusieurs fois sur le moment où Vincent va mourir ; le gag s’use à force de se répéter, même si ces prédictions ratées finissent par rapprocher Katie et Rachel le lendemain. Le passage de la tension à la comédie est parfois abrupt.

La réconciliation reste partielle. Katie s’excuse auprès de Rachel, mais seulement d’avoir eu tort au sujet des pommes. Quand la question du bail revient, Rachel étant appelée à devenir la titulaire à la mort de Vincent, elle répond qu’elle n’est restée que pour s’occuper de lui et qu’elle partira. Le moment le plus dur arrive lorsque Katie laisse entendre que Rachel est moins fille que les autres ; Rachel répond, en larmes, que Vincent a été le seul père qu’elle ait eu. Les torts restent partagés, et aucune excuse ne les efface. Cette question de l’héritage dans une famille qui n’en est pas tout à fait une aurait mérité davantage de place : elle se règle plus vite que le conflit ne le demandait.

Sorti en salles limitées aux États-Unis le 6 septembre 2024, puis sur Netflix le 20 septembre, le film a été placé par le National Board of Review parmi les dix meilleurs films indépendants de 2024. Les Independent Spirit Awards ont remis leur prix Robert Altman à Jacobs et à toute la distribution. Cette récompense collective convient à un film dont les meilleures scènes sont des disputes à trois, où chaque actrice a besoin des deux autres.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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