Cinéma

La vraie troupe de la Comédie-Française joue la farce de coulisses au million d’entrées

La Maison de Molière a coproduit une farce sur ses propres coulisses, et le public a répondu en masse
Liv Altman
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Toute farce de coulisses tourne sur le même moteur : un rideau qui doit se lever et une troupe incapable de le lever. « De la Comédie-Française » installe ce moteur sur la seule scène de France où la règle fait partie de l’identité de la maison. Au Français, on n’annule jamais une représentation. Alors quand Nina, comédienne de la troupe qui s’apprête à dévoiler sa première mise en scène, voit tout le reste s’effondrer dans les trois heures qui précèdent la première (un acteur coincé dans un train, du matériel qui lâche, des egos qui s’entrechoquent), l’annulation est la seule issue qui lui est interdite.

Ce qui hisse le film au-dessus de sa jolie idée de départ, c’est la distribution. Bertrand Usclat et Martin Darondeau, le duo de la série de sketchs Broute sur Canal+, ont confié les rôles à des membres de la vraie troupe de la Maison de Molière, dans une fiction tournée sur leur propre lieu de travail, et l’institution a coproduit le résultat. Pauline Clément, comédienne de la troupe, cosigne le scénario et incarne Nina. Le premier long métrage du tandem s’est imposé comme l’une des comédies de l’été face aux superproductions de la saison, et il s’apprête désormais à traverser la Manche.

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Le casting tient lieu de thèse. Laurent Stocker, Julien Frison, Marina Hands, Adeline D’Hermy et Danièle Lebrun sont des comédiens du Français qui jouent des comédiens du Français, Guillaume Gallienne figure parmi les visages les plus connus de la maison au générique, et Éric Ruf, administrateur général de l’institution au moment du tournage, y fait une apparition. Ce choix change la nature de la comédie. Une farce sur un théâtre imaginaire se moque d’un type ; une farce jouée par la vraie troupe dans ses propres murs se moque d’un lieu précis, de sa hiérarchie et de ses usages, avec la complicité de ceux qui y travaillent. Une part du plaisir proposé tient à la reconnaissance, celle d’une revue de troupe offerte à la troupe, élargie à un public national qui connaît surtout le Français de réputation.

Le genre qu’il rejoint est ancien et bien meublé. « Noises Off » de Michael Frayn, porté à l’écran par Peter Bogdanovich, transformait le naufrage d’une tournée en mécanique d’horlogerie. « Le Dernier Métro » de François Truffaut faisait du lever de rideau quotidien d’un théâtre parisien un acte de survie sous l’Occupation. « Opening Night » de John Cassavetes poussait le trac d’avant-première jusqu’à l’effondrement, et « Ève » de Joseph L. Mankiewicz trouvait les couteaux dans les loges. À en juger par sa prémisse, le film hérite de l’horloge de Frayn plutôt que du désespoir de Cassavetes. Martin Darondeau a raconté au CNC que l’idée des percussions pour faire monter la tension était venue vite, comme dans « Birdman », « sauf que le film d’Alejandro González Iñárritu est plus jazz », et que la musique de Clément Ducol joue aussi avec les sons des cages de scène, à la manière des spectacles de Stomp. Ce que le film actualise, c’est le poids du décor : le théâtre de Truffaut était inventé, celui-ci est souvent présenté comme la plus ancienne troupe en activité au monde, avec l’administration qui va avec.

Le projet est parti de beaucoup plus petit. Selon l’entretien des réalisateurs au CNC, l’étincelle est venue de Bertrand Schaaff, directeur de production de la Comédie-Française, qui avait évoqué avec Pauline Clément des pastilles humoristiques sur le théâtre pour les réseaux sociaux. Usclat et Darondeau ont surenchéri : une série, puis un long métrage. « C’est une société qui emploie 400 personnes, soutenue par une administration importante », résume Bertrand Usclat, et cette machinerie est le véritable antagoniste du film. Le tournage a duré deux semaines dans le théâtre, sur des créneaux de 8 h à 17 h, dont six jours sur la grande scène. Usclat assure aussi que le film est écrit « à l’os » et que seules une quarantaine de secondes ont été coupées au montage, ce qui colle à une durée de 75 minutes pour une histoire qui en couvre trois heures.

Le dispositif a pourtant ses limites. Une satire coproduite par sa propre cible relève aussi de l’exercice d’image, et l’accès qui rend le film possible est le même qui lui lime les dents. La maison a prêté sa scène, ses comédiens et son administrateur ; on l’imagine mal les prêter à un film qui creuserait les questions plus dures de la subvention publique, des rangs internes ou de la façon dont on confie une première mise en scène au Français. La situation de Nina, jeune metteuse en scène face à une première que l’institution refuse de reporter, soulève ces questions, et la prémisse laisse penser que le film y répond avec le chronomètre de la farce plutôt qu’avec un argument. Le palmarès dessine la même silhouette : au festival de l’Alpe d’Huez, le film a remporté quatre prix, dont le prix spécial du jury et le prix du public, mais le Grand Prix est allé à « C’est quoi l’amour » de Fabien Gorgeart. Et une bonne part de l’humour maison repose sur la connaissance des rangs et des rites de la troupe, que le public britannique découvrira à froid.

Le box-office a tranché la question commerciale. Distribué par Zinc Film et Warner Bros. France, le film a terminé sa première semaine à la deuxième place derrière « L’Odyssée » de Christopher Nolan, avec 359 703 entrées, et dépassait 1,28 million d’entrées après neuf semaines. La moyenne de la presse sur AlloCiné s’établit à 4,1 sur 5 pour 41 critiques.

An actor in a period costume peers through stage smoke in a still from Comédie-Française
An actor in costume amid stage smoke in Comédie-Française (2026)

Bertrand Usclat et Martin Darondeau réalisent à partir d’un scénario coécrit avec Pauline Clément et Clémence Dargent. Pauline Clément est Nina Cardi, aux côtés de Laurent Stocker (Philippe Vialle), Julien Frison (Antoine de Nombel), Marina Hands (Émilie Hamel), Adeline D’Hermy (Suzanne Paturel) et Danièle Lebrun (Nadine Guimard) ; Christian Hecq, Serge Bagdassarian, Sefa Yeboah et Sephora Pondi complètent l’équipe des coulisses. Atelier de Production produit, avec la Comédie-Française et France 2 Cinéma en coproduction, et Clément Ducol signe la musique.

« De la Comédie-Française » est à l’affiche en France depuis le 22 juillet 2026, après une première mondiale au festival de l’Alpe d’Huez en janvier. Le film sort au Royaume-Uni et en Irlande le 9 octobre 2026 sous le titre « Comédie-Française », distribué par Tull Stories, puis en Allemagne le 24 décembre 2026. Il dure 75 minutes.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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