Cinéma

Mad Love in New York des frères Safdie sort en Corée, Arielle Holmes y rejoue sa propre vie

Camille Lefèvre
Ajoutez-nous sur Google

Arielle Holmes vivait dans les rues de Manhattan, dépendante à l’héroïne et liée à un petit ami qu’elle ne parvenait pas à quitter, lorsque Josh Safdie l’a rencontrée et l’a encouragée à tout consigner par écrit. Ces pages sont devenues Mad Love in New York City, un récit autobiographique encore inédit quand Josh et son frère Benny en ont tiré Mad Love in New York (Heaven Knows What en version originale). Holmes n’a pas confié son histoire à une actrice. Elle joue Harley, double à peine rebaptisé d’elle-même, face à Caleb Landry Jones dans le rôle d’Ilya.

Ce choix constitue l’argument même du film, et il a pris avec le temps un poids bien supérieur à celui d’une carte de visite. Mad Love in New York ouvre le cycle new-yorkais des Safdie, avant que Good Time et Uncut Gems ne fassent de leur version de la ville une signature reconnaissable, et bien avant que les deux frères ne suivent des chemins séparés. Le film arrive à présent sur les écrans sud-coréens, où la campagne le présente comme le premier chapitre d’une trilogie new-yorkaise, juste après la saison la plus couronnée qu’ait connue l’un ou l’autre : Marty Supreme, de Josh, a obtenu neuf nominations aux Oscars, et Benny a remporté le Lion d’argent de la meilleure réalisation à Venise avec The Smashing Machine. La question soulevée lors de sa première tournée des festivals n’a pas disparu. Que doit une caméra à la personne à qui elle demande de rejouer la pire période de sa vie ?

YouTube video

La distribution dit quel film celui-ci voulait être. Holmes n’avait jamais joué. Buddy Duress, qui interprète Mike, a rejoint le tournage peu après sa sortie de la prison de Rikers Island et a rencontré Josh Safdie par l’intermédiaire de Holmes ; il reviendrait plus tard en Ray, l’évadé de l’hôpital que Robert Pattinson traîne à travers Good Time. Autour de ces débutants, les Safdie ont placé un seul comédien formé, dont la carrière était déjà lancée : Jones, dont le synopsis officiel du film décrit l’Ilya comme un petit ami instable qui entre et sort de la vie de Harley. La proportion est la méthode. Le professionnel est en minorité, prié de se fondre dans un monde que les gens autour de lui avaient réellement vécu.

À l’aune de la filmographie des Safdie, Mad Love in New York fait office de charnière. Avant lui, de petits portraits libres de New-Yorkais occupés à traverser leurs journées : The Pleasure of Being Robbed, de Josh, et Lenny and the Kids (Daddy Longlegs), signé par les deux frères. Après lui sont venues les mécaniques de genre : la course-poursuite d’une seule nuit de Good Time, la spirale du jeu d’Uncut Gems. Ronald Bronstein, coscénariste de ce film avec Josh Safdie, est resté leur collaborateur constant sur chacun d’eux, jusqu’à Marty Supreme, et le directeur de la photographie Sean Price Williams est passé directement de ce tournage à celui de Good Time. La filiation plus ancienne qu’appelle le sujet est Panique à Needle Park, la romance sous héroïne de Jerry Schatzberg dans l’Upper West Side, et plus largement le cinéma de rue américain qui prenait les lieux réels et les non-professionnels comme matière première. Ce que les Safdie ont ajouté, c’est un pacte avec leur interprète principale que la fiction tient d’ordinaire à distance.

Les critiques qui l’ont découvert en festival ont relevé des choix appelés à devenir une manière maison. Dans The Hollywood Reporter, David Rooney notait une bande-son construite en grande partie à partir des arrangements électroniques de Debussy par Isao Tomita, entrecoupés de Tangerine Dream, de hardstyle et de black metal ; les compositeurs crédités sont Ariel Pink et Paul Grimstad. La presse coréenne qui accompagne cette sortie met en avant une caméra collée à ses personnages de la rue et une image numérique volontairement rugueuse. Dans Slant, Kenji Fujishima y voyait « l’une des représentations cinématographiques de la toxicomanie les plus éprouvantes de mémoire récente ». Les jurys ont suivi : après sa première dans la section Orizzonti de Venise, le film a remporté le Grand Prix et le prix de la mise en scène au Festival international du film de Tokyo.

Rien de tout cela ne règle le problème qui se trouve au cœur du film. Faire jouer Holmes par elle-même lui confère une autorité qu’aucun scénario ne saurait simuler, mais le film ne peut pas nous dire, et n’essaie pas de le faire, quelle distance une jeune femme si proche de cette vie pouvait prendre avec la version d’elle-même qu’on lui demandait d’incarner. La dédicace rend l’enjeu concret. Mad Love in New York est dédié à Ilya Leontyev, l’ancien petit ami de Holmes, retrouvé mort d’une overdose dans Central Park quelques semaines avant la sortie américaine. Duress est mort à 38 ans, d’un arrêt cardiaque provoqué par un cocktail de drogues, selon les mots de son frère. Une campagne rétrospective bâtie sur le mot trilogie lisse aussi l’écart qui sépare ce film du fini d’Uncut Gems : il a rapporté 84 417 dollars dans les salles américaines, et sa réputation s’est construite après coup, par la critique et par le succès ultérieur des deux frères.

Still from Heaven Knows What, the 2014 New York street drama directed by Josh and Benny Safdie
A street scene from Heaven Knows What (2014), directed by Josh and Benny Safdie

Mad Love in New York sort dans les salles sud-coréennes le 14 octobre 2026, avec une nouvelle affiche locale construite autour d’un gros plan de Harley et une bande-annonce montée sur du hardstyle. La distribution créditée réunit Arielle Holmes, Caleb Landry Jones, Buddy Duress, Eléonore Hendricks et le rappeur Necro. Écrit par Josh Safdie et Ronald Bronstein, le film est une coproduction franco-américaine d’Elara Pictures et d’Iconoclast. Il a été présenté en première mondiale à Venise le 29 août 2014, puis RADiUS-TWC l’a distribué dans les salles américaines le 29 mai 2015. En France, il est sorti en salles le 3 février 2016. Aucune nouvelle sortie n’est annoncée en France.

Plus de dix ans après, les frères qui l’ont réalisé ne travaillent plus en tandem, et deux des personnes dont il a emprunté la vie ont disparu. La Corée reçoit le film comme le premier chapitre d’une carrière. Pour celles et ceux qui sont à l’écran, c’était la trace d’une vie.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.