Cinéma

La Couleur de l’argent : une suite moins sombre que L’Arnaqueur, sauvée par un Newman magistral

Martin Scorsese retrouve en 1986 le personnage de Fast Eddie, vingt-cinq ans après le film de Robert Rossen.
Martha O'Hara
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Pour décider Vincent à le suivre sur les routes, Eddie Felson lui offre une précieuse queue Balabushka, et ce simple détail dit ce qu’est La Couleur de l’argent : ici, rien n’est gratuit. Eddie avait d’ailleurs déjà joué sur les doutes du garçon à propos de Carmen, si bien que le cadeau a tout d’un hameçon. Martin Scorsese réalise en 1986 la suite de The Hustler, sorti vingt-cinq ans plus tôt et tiré, lui aussi, d’un roman de Walter Tevis. Le pari était risqué, puisque le personnage avait déjà son classique. Paul Newman reprend le rôle de « Fast Eddie », devenu un prospère vendeur d’alcool à Chicago qui a raccroché la queue. C’est Vincent Lauria, le jeune joueur qu’incarne Tom Cruise, qui le sort de sa retraite : beaucoup de talent, aucune discipline.

Le point de départ est simple, et il fonctionne. Eddie, Vincent et Carmen sillonnent les salles de billard dans la Cadillac d’Eddie, cap sur un tournoi de neuf billes à Atlantic City. Eddie empoche l’essentiel des gains et éponge les pertes ; en échange, il exige de Vincent ce que celui-ci supporte le moins : jouer en dessous de son niveau pour ne pas éveiller les soupçons. Le film est à son meilleur dans ce bras de fer entre le vétéran, qui sait que l’argent se gagne avec patience, et le gamin, qui a besoin que tout le monde voie à quel point il est bon. Quand Eddie, excédé par tant d’arrogance, s’en va et laisse Vincent dans la salle de son vieil ami Orvis, le conflit sonne juste, sans l’air d’une ficelle de scénario. À son retour, il trouve Vincent en train de se donner en spectacle : il a battu le meilleur joueur du lieu, mais fait fuir un adversaire plus fortuné. Ils s’expliquent franchement et conviennent que Vincent devra brider son ego.

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Une fois cette première moitié passée, on devine la suite. Eddie recrute, l’association se tend, la rupture vient, puis les retrouvailles autour de la table. L’épisode de Grady Seasons lui-même, où Eddie demande à Vincent de perdre exprès pour gonfler les cotes à Atlantic City, obéit à une logique prévisible. Ce qui a plus de mordant, c’est que Vincent, piqué par Grady, manque de peu de se laisser battre, et que le voir jouer avec cet orgueil redonne à Eddie l’envie de rejouer.

Les personnages féminins s’en sortent moins bien. Carmen, jouée par Mary Elizabeth Mastrantonio, est plus que la petite amie de Vincent, puisqu’Eddie lui rappelle qu’ils sont associés, avec un intérêt commun pour le garçon, mais son poids dans l’intrigue reste inférieur à ce que le départ laissait espérer. Janelle, la compagne d’Eddie qu’interprète Helen Shaver, n’est qu’esquissée, et sa colère devant le départ soudain d’Eddie reste un simple trait. Les hommes disposent de plus de place. John Turturro est Julian, le joueur que Vincent laisse sur place à la table de neuf billes et qui pousse Eddie vers le garçon. Bill Cobbs est Orvis, Keith McCready est Grady Seasons, et Forest Whitaker est Amos, le hustler qui bat Eddie et l’humilie au point que celui-ci quitte Vincent et Carmen, en leur laissant tout de même de quoi rejoindre Atlantic City.

À Atlantic City, le film se dénoue par un retournement plus humain que spectaculaire. Eddie bat Vincent, mais Vincent vient ensuite le trouver dans sa chambre et lui avoue avoir parié sur lui et s’être laissé battre. Carmen et lui lui remettent alors 8 000 dollars, sa part des gains. En demi-finale, Eddie abandonne la partie et rend l’argent. Il veut gagner sans tricher et défie Vincent dans un match privé, en lançant : « I’m back ! ». La conclusion va comme un gant à Eddie et laisse les autres avec peu à jouer.

Paul Newman a reçu l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle, et on le comprend : Eddie est un homme qui a voulu devenir mentor et qui finit par se rappeler que sa vraie nature est la compétition. Tom Cruise, lui, s’accorde bien à un Vincent m’as-tu-vu et parfois insupportable, ce que le personnage exige. C’est le choc entre les deux hommes qui porte le film.

Buena Vista Distribution Co. l’a sorti le 17 octobre 1986. La critique a été majoritairement positive, même si certains le jugeaient moins abouti que The Hustler, et il est difficile de leur donner tort. Privée de l’âpreté de son aînée, cette suite est correcte, bien jouée et portée par un grand acteur, et elle laisse en suspens une question qui vaut pour les deux hommes : que veut-on vraiment gagner ?

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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