Cinéma

Locarno sacre James Gray « dernier grand romancier du cinéma américain » avec son Pardo à la carrière

Jun Satō

James Gray passe depuis trente ans pour un cinéaste plus estimé en Europe que dans son propre pays. Ses drames new-yorkais baignés de noirceur et ses épopées traversant les continents n’ont que rarement rencontré le succès au box-office américain, mais le circuit des festivals le traite comme une figure canonique depuis ses vingt-cinq ans. Le Festival du film de Locarno rend désormais officiel ce verdict transatlantique en lui décernant son Pardo alla Carriera et, par la voix de son directeur artistique Giona A. Nazzaro, une citation qui a des airs de thèse : James Gray, dit-il, est « le dernier grand romancier du cinéma américain ».

Comme Deadline l’a révélé en premier, l’hommage de Nazzaro tient moins du discours de circonstance que de l’argument critique. Il salue une œuvre « qui fait écho à la diaspora juive, au film noir, ainsi qu’à la littérature russe et nord-américaine », et crédite Gray d’avoir exploré les genres — la science-fiction dans Ad Astra, l’aventure dans The Lost City of Z — « tout en conservant sa propre identité artistique et sa voix ». C’est le registre que les critiques américaines n’ont souvent réservé à Gray qu’avec le recul.

Cette distinction boucle un cercle entamé en 1994, quand Little Odessa remporta le Lion d’argent à Venise et révéla un jeune homme de vingt-cinq ans doté d’une gravité de vétéran. Cannes devint sa véritable maison dans les décennies suivantes — The Immigrant, The Lost City of Z, Ad Astra et Armageddon Time ont tous été présentés sur la Croisette — mais Gray n’était jamais venu à Locarno. Qu’une rétrospective, plutôt qu’une sélection en compétition, soit ce qui l’y amène finalement semble juste pour un cinéaste dont la stature a toujours été une lente accumulation plutôt qu’un coup d’éclat unique.

Le timing n’est pas anodin. Paper Tiger, le dernier film de Gray, présenté en compétition à Cannes ce printemps, doit ouvrir le New York Film Festival — une boucle entre deux continents pour ce drame, porté par Adam Driver et Scarlett Johansson, qui suit deux frères happés par l’orbite de la mafia russe. Locarno s’insère parfaitement entre ces deux jalons, permettant au festival d’épingler son prix de carrière à un cinéaste toujours dans la conversation, plutôt qu’à un artiste que l’on pousse discrètement vers la retraite.

Gray recevra le Léopard le dimanche 9 août, avant une projection en plein air de Paper Tiger sur la Piazza Grande, la place de 8 000 places qui est la scène emblématique de Locarno. La 79e édition, qui se déroule du 5 au 15 août, ressuscitera également deux de ses films new-yorkais les plus intimes, We Own the Night (2007) et Two Lovers (2008) — le registre dans lequel beaucoup estiment encore qu’il livre son œuvre la plus durable.

Il y a quelque chose de cinglant dans l’arithmétique : une place construite pour huit mille personnes, honorant un réalisateur dont les plus discrets duos sur des frères de Brooklyn sont la raison pour laquelle cet honneur a un sens.

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