Cinéma

Forgotten Love : le drame d’époque Netflix du chirurgien devenu rebouteux

Martin Cid
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Avec cette adaptation de Znachor, roman de Tadeusz Dołęga-Mostowicz paru en 1937, Netflix confie à Leszek Lichota le rôle d’un chirurgien de Varsovie qui perd la mémoire et revient des années plus tard en guérisseur de campagne, dans la troisième version à l’écran de l’un des mélodrames les plus aimés de Pologne.

Forgotten Love (Le Remède à l’oubli) est un drame d’époque polonais de 2023 produit par Netflix, réalisé par Michał Gazda et adapté de Znachor, le roman de Tadeusz Dołęga-Mostowicz paru en 1937, dont le titre peut se traduire par « Le Charlatan ». Le film suit le professeur Rafał Wilczur, le chirurgien le plus célèbre de la Varsovie de l’entre-deux-guerres, qui perd sa femme, sa fille, sa mémoire et, pour finir, jusqu’à son propre nom, avant de passer des années à se reconstruire une vie de guérisseur de village sans savoir qui il a été. Leszek Lichota incarne Wilczur, et Maria Kowalska joue Marysia, la fille dont il ne se souvient plus.

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Ce long métrage de 140 minutes, tourné en polonais, est écrit par Marcin Baczyński et Mariusz Kuczewski et produit par Magdalena Szwedkowicz. Avant d’arriver sur la plateforme, il a fait étape dans six villes polonaises entre le 20 et le 25 septembre 2023, avec des avant-premières à Toruń, Krasnystaw, Wałbrzych, Kalisz, Lidzbark Warmiński et Stargard. Netflix l’a mis en ligne le 27 septembre 2023, simultanément dans 190 pays, ce qui a fait de l’une des histoires les plus connues de la culture populaire polonaise un titre que la majeure partie de son nouveau public découvrait pour la première fois.

Un chirurgien qui oublie jusqu’à son nom

Le récit s’ouvre sur Wilczur au sommet de sa carrière. Sa vie professionnelle n’est qu’une succession de triomphes, mais chez lui, sa femme, Beata (Małgorzata Mikołajczak), le quitte en emmenant leur petite fille, Marysia. Désespéré, il erre dans la ville et tombe entre les mains de voleurs, qui le dépouillent et le rouent de coups si violemment que ses blessures à la tête effacent sa mémoire. Sans papiers et sans savoir qui il est, le célèbre professeur est présumé mort ; de lui, l’homme qui survit à l’agression ne garde qu’une paire de mains expertes.

Quinze ans plus tard, il refait surface à la campagne sous le nom d’Antoni Kosiba, un vagabond qui passe d’un petit boulot à l’autre. Il trouve un toit dans un moulin de village, tenu dans cette version par Zośka (Anna Szymańczyk), et découvre peu à peu qu’il sait remettre les os en place et soigner les plaies mieux que quiconque alentour. Les villageois se mettent à venir le consulter plutôt que le médecin, et il devient ce que le titre du roman dit de lui : un znachor, un guérisseur populaire exerçant sans autorisation, un rôle qui comporte ses propres risques dès que le corps médical local s’en aperçoit.

C’est alors que Marysia, devenue une jeune femme, croise sa route. Elle lui semble étrangement familière, sans qu’il sache dire pourquoi, et elle n’a aucune raison de rapprocher le guérisseur du père qu’elle a perdu enfant. Sa propre vie a sa complication : le jeune comte Leszek Czyński (Ignacy Liss) est tombé amoureux d’elle, et ses parents aristocrates, le comte Stanisław Czyński (Mikołaj Grabowski) et la comtesse (Izabela Kuna), ont d’autres projets pour leur fils.

À partir de là, le mélodrame resserre plusieurs fils à la fois : une romance qui franchit les barrières de classe, un guérisseur sans autorisation qui devient un problème pour la justice et un passé médical qui, tôt ou tard, doit revenir au grand jour. Des générations de lecteurs polonais connaissent la fin. Une large part du public de Netflix l’ignorait, et la manière dont ces fils se rejoignent, mieux vaut la laisser découvrir dans le film lui-même.

Un roman né d’un scénario refusé

Tadeusz Dołęga-Mostowicz, né en 1900 à Głębokie, dans ce qui était alors le gouvernement de Vilna, fut le romancier polonais le plus lu de l’entre-deux-guerres et l’auteur d’une satire de 1932, Kariera Nikodema Dyzmy (« La Carrière de Nikodem Dyzma »). Znachor n’a pas été conçu à l’origine comme un roman. Il l’avait écrit comme un scénario de film et, lorsque celui-ci fut refusé, il le transforma en livre, publié en 1937. Deux ans plus tard, en septembre 1939, l’écrivain fut tué dans la ville de Kuty alors qu’il servait comme soldat dans la défense de la Pologne.

L’histoire avait des racines bien réelles. En 1936, lors d’un séjour dans un domaine à la campagne, Dołęga-Mostowicz visita le village de Radotki, où un employé du moulin à eau local, un herboriste nommé Różycki, recevait des patients qui le préféraient à des médecins coûteux. Peu de temps auparavant, en 1935, le journal ABC, avec lequel collaborait l’écrivain, avait relaté le cas de Ferdynand Dolani, un médecin formé à Bruxelles et arrêté pour charlatanisme dans le village de Borek après avoir caché son diplôme de médecine, parce que les guérisseurs gagnaient davantage que les médecins. Radotki devint la Radoliszki de la fiction, déplacée dans les confins du nord-est où l’auteur avait grandi.

Le roman connut un succès suffisant pour appeler une suite, Profesor Wilczur, publiée en 1939. Le cinéma suivit le livre presque aussitôt : le film de Michał Waszyński sorti en 1937, avec Kazimierz Junosza-Stępowski, fut un succès en salles, engendra deux suites à l’écran et a été inscrit en 2026 sur la liste du patrimoine cinématographique polonais. En 1981, Jerzy Hoffman porta de nouveau l’histoire à l’écran avec Jerzy Bińczycki, Anna Dymna et Tomasz Stockinger ; sorti en avril 1982, le film attira environ 5,7 millions de spectateurs en salles et devint un rendez-vous régulier de la télévision polonaise. Avec la version de Gazda, Znachor est devenu le premier roman polonais adapté trois fois au cinéma.

Leszek Lichota et une nouvelle génération d’interprètes

Leszek Lichota est le troisième acteur à incarner Wilczur, après Junosza-Stępowski et Bińczycki. Né en 1977 à Wałbrzych, l’une des six villes qui ont accueilli les avant-premières, il est sorti diplômé de l’Académie de théâtre de Varsovie en 2002 et a passé quatre ans au Teatr Polski de Poznań. La télévision l’a rendu populaire avec Na Wspólnej, Prawo Agaty et surtout Wataha (The Border), où il jouait le garde-frontière Wiktor Rebrow. Au cinéma, il a remporté au festival de Koszalin un prix récompensant ses débuts pour Lincz et a joué dans le drame de guerre Karbala. Il a confié avoir grandi avec l’histoire du professeur Wilczur.

Maria Kowalska, née en 1996 à Wadowice, est sortie diplômée de l’École de cinéma de Łódź en 2020. Elle a fait ses débuts à l’écran dans la série de TVN Pod powierzchnią et a incarné Agata Passent dans la série biographique Osiecka ; Forgotten Love a été son premier grand rôle dans un long métrage. Depuis 2024, elle tient le rôle-titre de Matylda, une série d’époque de la télévision publique TVP. Ignacy Liss, né en 1998 à Tczew, avait été l’un des premiers rôles de la série Netflix Open Your Eyes, et en 2026 il a reçu le prix du meilleur acteur au festival Series Mania de Lille pour la série Proud.

La distribution secondaire comporte un changement notable par rapport à l’œuvre d’origine. Dans le roman comme dans le film de Hoffman, le moulin qui abrite Kosiba appartient à un meunier, Prokop ; le film de Gazda attribue ce lieu à Zośka, jouée par Anna Szymańczyk. Mirosław Haniszewski interprète Jerzy Dobraniecki, une figure du passé médical de Wilczur, et Paweł Tomaszewski incarne le baron Krzeszowski. Un pont relie aussi les versions : Artur Barciś, qui joue ici le majordome Józef, était Wasylko, le fils infirme du meunier dont l’opération rend Kosiba célèbre, dans le film de Hoffman de 1981.

Derrière la caméra

Michał Gazda est né en 1972 à Łódź ; il a suivi des études de culture et de cinéma à l’université de Łódź, puis de réalisation à l’université de Silésie à Katowice, et a fait l’essentiel de sa carrière à la télévision et dans la publicité, avec quelque 300 films publicitaires à son actif. Il a réalisé les quatre premiers épisodes de Wataha, qui lui ont valu une nomination aux prix du cinéma polonais (les Aigles) dans la catégorie série télévisée, partagée avec Kasia Adamik, ainsi que des épisodes de Druga szansa, d’Odwróceni et de la série d’époque Belle Epoque. Netflix a présenté Forgotten Love comme son premier long métrage, et il l’a décrit comme l’occasion de jouer avec l’archétype du mélodrame polonais.

La photographie est signée Tomasz Augustynek, collaborateur de longue date de Gazda, les décors Joanna Macha, les costumes Małgorzata Zacharska et le montage Piotr Kmiecik. La musique est de Paweł Lucewicz, compositeur né en 1985 et membre de l’Académie européenne du cinéma, à qui l’on doit déjà les séries Pod powierzchnią, Stulecie Winnych et Szadź, tandis que des chants traditionnels de la région de Mazovie sont interprétés sur la bande originale par le groupe Svahy. Le tournage s’est déroulé dans les palais de Falenty et de Nieborów, à Liw, Świdnik et Zgierz, ainsi qu’au musée en plein air du Village de Lublin.

Les chiffres montrent jusqu’où peut voyager un classique local. Lors de sa première semaine, Forgotten Love a totalisé près de 12 millions de vues, le deuxième chiffre le plus élevé pour un film non anglophone sur Netflix dans le monde ; en cinq semaines, il a atteint 35 millions de vues et 81 millions d’heures, et il est entré dans le top 10 des films non anglophones dans 59 pays. L’histoire qu’il porte est délibérément démodée : elle se fie au hasard, à la droiture et au lent retour du passé. Certains spectateurs y verront un réconfort, d’autres de la naïveté, et le livre divise ses lecteurs selon cette même ligne depuis 1937.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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