Cinéma

Stars at Noon : un film de Claire Denis par fragments, jamais pleinement abouti

Grand Prix à Cannes en 2022, une adaptation de Denis Johnson portée par Margaret Qualley, dans un Nicaragua étouffant.
Martha O'Hara
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Trish n’a pas de passeport, presque pas d’argent et un seul protecteur au sein du gouvernement, qui est sur le point de perdre le pouvoir de la mettre à l’abri. Voilà toute la situation de Stars at Noon, et Claire Denis laisse cette menace peser sur chaque scène intime. Elle adapte le roman de Denis Johnson, sans jamais reléguer la politique à l’arrière-plan. Le rythme est lent, à dessein. Nous sommes invités à rester dans une pension miteuse avec Trish, tandis que le pays se désagrège autour d’elle.

Denis déplace le récit de la révolution des années 1980 au Nicaragua d’aujourd’hui, où l’instabilité liée à la pandémie et un gouvernement autoritaire ont remplacé les révolutionnaires. Cette actualisation fonctionne. Le désespoir prend une forme familière. Trish (Margaret Qualley) est une journaliste de voyage dont les articles sur les exécutions extrajudiciaires ont dressé contre elle aussi bien ses rédacteurs que le parti au pouvoir ; elle couche avec des responsables en échange d’argent et de produits de première nécessité. Puis elle aborde Daniel (Joe Alwyn), un Britannique installé dans un hôtel réservé aux étrangers fortunés, qui se présente comme consultant dans le secteur pétrochimique. Trish se persuade qu’il travaille pour les services secrets. Denis ne tranche jamais. Au début, le doute nous entraîne ; plus tard, il reste en suspens, et j’ai cessé d’attendre une réponse.

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Stars at Noon était en compétition pour la Palme d’or à Cannes en 2022 et a remporté le Grand Prix, malgré des critiques partagées pendant le festival. Les critiques ont salué Qualley, mais reproché au film son rythme et le manque d’alchimie entre elle et Alwyn. Sur ce dernier point, je suis d’accord. Leur première rencontre pose les bases de la relation : d’abord le besoin et la méfiance, puis une tendresse qu’aucun des deux ne semble avoir prévue. Pourtant, un seul des deux acteurs paraît la faire naître. Qualley fait presque tout le travail. Alwyn lui offre bien peu de répondant.

Le déséquilibre se pardonne plus facilement lorsqu’elle porte seule une scène. Qualley fait coexister le défi et la peur de Trish, si bien qu’un même regard peut exprimer à la fois la panique et le calcul. La plus belle séquence est celle de la danse dans une boîte de nuit déserte, où Daniel parle de sa femme. C’est là que la romance atteint son sommet, et elle fonctionne parce que nous voyons Trish décider de faire confiance à un homme dont elle a toutes les raisons de se méfier. Sans elle, le film aurait bien peu de choses auxquelles se raccrocher.

La chaleur est l’autre présence forte du film. De la première à la dernière scène, l’air paraît épais et moite, presque palpable sur la peau. La poursuite à travers un marché, où le policier costaricien (Danny Ramirez) prend les deux fugitifs en chasse, compte parmi les rares moments où le film accélère — et cela fait du bien. Benny Safdie, dans le rôle de l’homme de la CIA, est l’interprète le plus alerte d’une distribution qui joue, pour l’essentiel, à mi-régime. Lorsqu’il surgit sur la route et propose à Trish un passage sûr vers les États-Unis en échange de Daniel, il impose une menace feutrée que personne autour de lui n’égale vraiment. Son offre clarifie les enjeux : Trish doit décider ce que Daniel représente pour elle.

Ailleurs, le film se fait plus opaque. L’intrigue politique se brouille ; on ne comprend jamais vraiment qui travaille pour qui, ni pourquoi. Denis s’intéresse manifestement à l’exploitation, sexuelle comme politique, et à la possibilité que Trish finisse par trahir l’homme qu’elle a appris à aimer. C’est l’idée la plus incisive du film. Mais la romance censée la porter paraît souvent relever de l’échange plutôt que de la transformation, et je n’ai jamais été emporté par le lien entre les amants. Le rythme alangui installe une atmosphère, mais donne parfois l’impression de servir à esquiver les réponses.

John C. Reilly, dans le rôle du rédacteur en chef d’un magazine américain, ainsi que les autres seconds rôles, sont relégués aux marges du récit. Leurs scènes sont brèves et ne laissent guère de trace.

La fin est la partie la plus forte. Des soldats encerclent les deux fugitifs, Daniel persuade Trish de partir sans lui, puis on l’emmène. Un policier nicaraguayen, qui fut l’un de ses clients, lui rend son passeport afin qu’elle puisse rentrer en avion ; l’homme de la CIA la paie et s’en va. C’est froid et abrupt, et cela reste en mémoire plus longtemps que bien des scènes précédentes.

On reconnaît bien un film de Claire Denis, mais pas l’un de ses plus maîtrisés. Qualley le tient à bout de bras, Safdie lui donne du relief, tandis que le Daniel d’Alwyn reste une silhouette floue. J’en ai admiré certains fragments, tout en regrettant que l’ensemble n’ait pas la précision des dernières minutes.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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