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Rachid Badouri, l’humoriste qui a quitté le récit de l’immigrant pour se trouver

Penelope H. Fritz

Pendant des années, la punchline la plus fiable du numéro de Rachid Badouri était l’écart entre deux mondes : un foyer marocain berbère à Laval, au Québec, et tout ce qui se trouvait derrière la porte d’entrée. Il a exploité cet écart sans relâche — le public se reconnaissait dans la friction, et il remplissait les salles du Québec en faisant du déplacement culturel une condition partagée. Puis le premier spectacle a tenu l’affiche plus de quatre cents représentations. Le second a suivi. Et au moment où la pandémie est arrivée et l’a forcé, comme tout le monde, à arrêter de jouer pour commencer à réfléchir, le matériau dont il avait besoin ne portait plus sur son origine.

Ses parents ont émigré d’un petit village berbère du Maroc et se sont installés à Laval dans les années 1970. Badouri a grandi en apprenant deux cultures simultanément — le foyer marocain berbère et la vie québécoise francophone à l’extérieur — et cela l’a rendu observateur, comme le deviennent souvent les enfants bilingues : traquer l’écart entre ce qui est dit et ce qui est voulu, collecter les absurdités que les gens des deux côtés d’une fracture culturelle exécutent sans s’en rendre compte. Il a été agent de bord chez Air Transat, est passé par l’équipe d’improvisation du Collège Montmorency, et est arrivé au festival Juste pour rire à Montréal en 1999. Une performance centrée sur les thèmes de l’immigration lui a valu le Prix Craven ‘A’ et l’a placé dans le top trois du gala. Il avait vingt-trois ans.

La carrière s’est construite sur le circuit du stand-up québécois à partir de là, par accumulation prudente. « Arrête ton cinéma! », son premier one-man-show intégral, lancé en octobre 2007, a refusé de s’arrêter : 420 représentations sur trois ans, plus de 100 000 billets dans les dix-huit premiers mois, une certification double platine de l’ADISQ, neuf nominations aux Olivier, et une intronisation au Club du Jubilé au Théâtre Saint-Denis pour avoir dépassé les cinquante représentations. Mis en scène par Guy Lévesque, le spectacle a remporté un Prix Olivier de la meilleure mise en scène. Ce ne fut pas tant une percée qu’une démonstration lente et régulière de ce que le monde de l’humour québécois pouvait produire quand le métier et la confiance du public s’alignaient sur des années.

Entre les spectacles, Badouri s’est tourné vers le cinéma et la télévision. Il est apparu dans « L’Appât » (2010), réalisé par Yves Simoneau, aux côtés de Guy A. Lepage ; a prêté sa voix à Dug dans le doublage québécois du film « Là-haut » (2009) de Pixar ; et a animé « Peut contenir des Rachid » sur TVA, une série de caméra cachée à sketches dans laquelle il se glissait dans des personnages inventés — un exercice de disparition à l’intérieur d’un rôle qui différait sensiblement du stand-up construit sur son propre nom et son histoire. Le deuxième one-man-show, « Badouri Rechargé » (2012), a poursuivi la trajectoire à guichets fermés. Des films comme « Père fils thérapie! » (2016) et le film d’animation « Mission Kathmandu : Les Aventures de Nelly & Simon » (2017) ont suivi. Au moment où le troisième spectacle est arrivé, les ventes cumulées de billets sur l’ensemble de sa carrière dépassaient les 800 000.

Il existe une version de l’histoire de Rachid Badouri qui aurait pu rester exactement là où elle a commencé : l’humoriste immigré, le négociateur de deuxième génération entre le Maroc et le Québec, l’homme que le public convoque quand il veut expliquer l’intégration culturelle par le rire. Cette version est réelle mais incomplète — et, si on la suit trop fidèlement, un piège. L’humoriste lui-même l’a dit directement. L’histoire d’immigration, racontée seulement de l’extérieur — qui il est par rapport à la majorité, ce qu’il a dû adapter, ce qui a été gardé et ce qui a été abandonné — a une durée de vie naturelle. « Les Fleurs du Tapis », le troisième spectacle, est arrivé après une décennie de préparation et une pandémie qui a de toute façon tourné tout le monde vers l’intérieur. Il abordait la crise de la quarantaine, la paternité, l’islamophobie et la vulnérabilité personnelle avec la spécificité de quelqu’un qui avait gagné le droit d’être honnête sur plus que ses seules origines. Le spectacle a tenu l’affiche de sa première en janvier 2020 à travers une interruption pandémique et jusqu’à l’autre côté.

Le spécial Netflix « Rachid Badouri : Les fleurs du tapis » est sorti en janvier 2024, faisant de lui le troisième humoriste québécois — après Martin Matte et Mathieu Dufour — à rejoindre la plateforme avec un spécial d’humour. La distribution internationale a changé la donne : un spectacle qui tournait devant le public québécois depuis des années était désormais disponible mondialement, sous-titré en français, en français européen et en anglais. La même année, il a rejoint le jury de « Quel talent! », l’adaptation québécoise du format Got Talent, aux côtés de Marie-Mai, Anne Dorval et Serge Denoncourt — un passage de la scène à la présence télévisuelle qui a élargi sa portée sans modifier le registre de son humour.

Il est marié à Julie, dont les origines syriennes ont ajouté une troisième couche culturelle à un foyer qui fonctionnait déjà sur deux. Leur fille Nayla est née en janvier 2014. Ses parents — tous deux originaires de l’intérieur berbère du Maroc — ont assisté à des spectacles tout au long de sa carrière. Le public qui avait vu Badouri passer des années à jouer leurs propres histoires familiales reconnaissait parfois les véritables sujets dans la salle, et les ovations debout étaient pour deux générations à la fois.

Le prochain spectacle en anglais, « The Tale of the Syrian Dragon », est la prochaine étape visible : Badouri jouant dans sa troisième langue devant un public qui ne connaît rien du circuit de l’humour québécois qui l’a fait, sans la crédibilité d’humoriste établi qui remplit le Théâtre Saint-Denis. Structurellement, c’est une version de là où il a commencé en 1999 — recommencer devant un public qui ne sait pas encore à quoi s’attendre. Ses dates de juillet 2026 à L’Olympia Montréal confirment que la base québécoise demeure, tandis que le projet en anglais pointe vers quelque chose de considérablement plus loin.

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