Cinéma

Peter Jackson et la question que douze ans d’archives ne pouvaient pas résoudre

Le réalisateur néo-zélandais qui a transformé Wellington en Terre du Milieu a passé douze ans à redonner voix aux morts — soldats de 14-18, Beatles en train de se défaire — avant d'annoncer à Cannes 2026 son retour à la fiction narrative.
Penelope H. Fritz

C’est Elijah Wood qui lui a remis la Palme d’or honorifique — le même Elijah Wood qui avait foulé les prairies de Wellington transformées en Comté vingt-cinq ans plus tôt. La symétrie était voulue. Mais Jackson avait passé la matinée précédant la cérémonie dans sa chambre d’hôtel à écrire un scénario de Tintin.

Cette image — le réalisateur qui a bâti la production fantastique la plus coûteuse de l’histoire du cinéma en train de taper une aventure de bande dessinée belge sur son ordinateur — dit plus sur Peter Robert Jackson que les onze Oscars. Il n’a jamais été le cinéaste que la mythologie réclame : il n’a pas fait d’école de cinéma (il a quitté le lycée à seize ans), il ne travaille pas depuis Hollywood (il n’a pas quitté Wellington), il n’a pas trouvé son sujet pour s’y installer définitivement. Ce qu’il est, de manière constante, c’est quelqu’un qui découvre ce que personne n’avait pensé à faire et qui le poursuit bien plus longtemps que toute personne raisonnable ne le jugerait sensé.

Né à Pukerua Bay, une commune côtière au nord de Wellington, en octobre 1961, de parents anglais immigrés — sa mère ouvrière d’usine, son père comptable des salaires — il reçut une caméra Super 8 à l’âge de huit ans. Quand il quitta le lycée Kāpiti College à seize ans pour travailler comme photograveur au Evening Post, il faisait des courts métrages depuis des années et n’avait aucune intention d’arrêter. Les années suivantes se partagèrent entre le journal et le garage, où lui et un groupe d’amis construisaient une comédie gore avec des manuels de bibliothèque et une aide partielle de la Commission du film néo-zélandais.

Bad Taste atteignit la Semaine de la critique de Cannes en 1988, et le public de culte qui l’accueillit utilisa le mot « dégoûtant » comme le plus grand des éloges. Meet the Feebles (1989) et Braindead (1992) suivirent — ce dernier qualifié par le Los Angeles Times de « film le plus hilarantement dégoûtant jamais réalisé ». C’est à cette époque que Jackson trouva sa collaboratrice permanente : Fran Walsh, devenue sa partenaire de vie et d’écriture, qui co-signa chacun de ses grands films.

La rupture vint avec Créatures célestes (1994). Fondée sur l’affaire Parker-Hulme de Christchurch — deux adolescentes qui tuèrent la mère de l’une d’elles en 1954 —, le film exigeait de diriger la violence vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur, vers la psychologie plutôt que vers le corps. Il remporta le Lion d’argent à Venise, lança la carrière de Kate Winslet et valut à Jackson et Walsh leur première nomination aux Oscars pour le meilleur scénario adapté. The Frighteners (1996), production hollywoodienne, passa sans fracas commercial.

Ce qui suivit ne fut pas un compromis avec les studios. Ce fut la Terre du Milieu. Le Seigneur des Anneaux : La Communauté de l’Anneau sortit en décembre 2001 après quatre ans d’une production simultanée en Nouvelle-Zélande qui fit de Weta Workshop et Weta Digital les ateliers d’effets visuels les plus sophistiqués du monde. Le Retour du Roi ferma la trilogie en 2003 avec onze Oscars — à égalité avec Ben-Hur et Titanic pour le record d’une seule soirée —, dont Meilleur film et Meilleure réalisation.

La décennie suivante fut plus difficile à déchiffrer. King Kong (2005) était un projet intime — un remake du classique de 1933 par un admirateur depuis l’enfance —, techniquement magistral, accueilli avec une relative froideur. Là où les anges ont peur (2009), adapté du roman d’Alice Sebold, divisa profondément la critique : beaucoup estimèrent que les instincts visuels de Jackson avaient noyé le cœur émotionnel du récit. La trilogie du Hobbit (2012-2014) compléta un bilan mitigé : Jackson dut remplacer Guillermo del Toro quatorze mois avant le début du tournage, expandit le projet en trois films, le tourna en 48 images par seconde — format que les spectateurs rejetèrent massivement. Il s’est depuis montré lucide sur les contraintes de production qui l’ont limité.

Puis il disparut de la fiction narrative pendant douze ans, et ce qu’il fit pendant ce temps s’avéra être le travail le plus humainement éloquent de sa carrière. Pour les soldats tombés (They Shall Not Grow Old, 2018), commande de la BBC et de l’Imperial War Museum pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, prit des archives muettes de soldats dans les tranchées, les colorisa, les stabilisa, leur ajouta une dimension tridimensionnelle et utilisa des lecteurs sur les lèvres pour reconstituer ce que les hommes disaient. Le résultat fut un acte de restitution : les hommes dans ces images cessèrent d’être des documents historiques pour redevenir des personnes. The Beatles : Get Back (2021), documentaire en trois parties pour Disney+, corrigea quarante ans d’idées reçues sur la dissolution des Beatles, montrant un groupe qui composait, plaisantait et cherchait des solutions créatives — vivant dans le processus plutôt qu’en train de s’y dissoudre.

À Cannes 2026, Jackson a confirmé que son retour à la fiction n’est pas hypothétique. Il produit Le Seigneur des Anneaux : La Traque de Gollum, réalisé par Andy Serkis — l’homme qui avait donné son âme au personnage —, prévu pour 2027. Un film sur l’opération des Dambousters de 1943 est en développement. Le scénario de Tintin est en cours. Il reste, à soixante-quatre ans, quelqu’un qui n’a pas fini de construire.

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