Cinéma

Avec Saccharine, Natalie Erika James transforme un régime mortel en fantôme affamé

Martha O'Hara

La première chose que propose Saccharine, c’est une couleur. Un vert sous-marin, la teinte des sacs-poubelle translucides éclairés par-derrière, envahit le cadre, et une jeune femme y gît à demi enfouie, comme si la caméra l’avait trouvée dans une flaque laissée par la marée. Elle ne se noie pas dans l’eau. Elle dérive parmi les déchets, parmi les emballages, parmi la peau de plastique de tout ce qu’elle a avalé et de tout ce qu’on lui a vendu. Natalie Erika James a toujours compris que l’horreur vit dans la texture avant de vivre dans l’intrigue, et son nouveau film fait de l’appétit lui-même la chose qui luit.

Le film suit Hana, une étudiante en médecine dont le corps est devenu un registre de mesures et de honte. Lorsqu’une obscure mode amaigrissante promet de dissoudre la chair qu’elle ne parvient pas à se pardonner, elle la suit au-delà du raisonnable et se met à manger des cendres humaines. Le rituel fonctionne, à sa manière. Il ouvre aussi une porte. La personne dont elle consume les restes ne s’en va pas en silence, et la hantise au cœur du récit est tout à fait littérale, la manifestation de cette figure folklorique que plusieurs traditions asiatiques nomment le fantôme affamé, une créature condamnée à manger sans fin sans jamais être rassasiée.

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Midori Francis porte presque chaque plan, et ce choix tient de la thèse plus que de l’affiche. Actrice associée à des registres plus chaleureux et plus vifs, elle joue Hana comme quelqu’un qui meurt de faim au grand jour, tout en surfaces maîtrisées sur un intérieur qui s’effondre sans bruit. Le jeu demande au spectateur d’habiter un rapport dérangé à la faim sans le réconfort du méchant ni du mélodrame, et Francis tient cet inconfort avec constance, laissant le surnaturel surgir comme un prolongement de l’appétit plutôt que comme une interruption.

James demeure l’une des stylistes les plus rigoureuses de l’horreur traversée par le deuil. Son premier long métrage, Relic, traitait la démence comme une maison digérant lentement ses habitants, et sa commande de studio Apartment 7A retravaillait un cauchemar maternel avec la même attention aux corps qui trahissent de l’intérieur. Saccharine porte cette obsession jusqu’à la table. Là où un film moindre monterait ses frayeurs en embuscade, James bâtit l’angoisse avec la lumière et la surface, avec la douceur maladive que promet le titre et la pourriture qui se cache dessous, si bien que l’horreur semble moins entrer en Hana que quelque chose qu’elle cultive depuis longtemps.

L’image est l’argument le plus fort du film. James et sa directrice de la photographie privilégient une palette de blancs cliniques virant à des verts et des noirs meurtris, une nourriture filmée jusqu’à devenir menaçante, des intérieurs qui semblent emballés sous vide. Les repas sont tournés avec l’intensité tactile d’une scène d’horreur, chaque reflet et chaque grain grossis jusqu’à ce que la douceur tourne à la menace. C’est du décor comme diagnostic, un monde si saturé du langage de la consommation que l’effondrement de Hana ressemble moins à de la folie qu’à de l’aisance.

Le fantôme affamé se révèle un véhicule habile pour une histoire de dysmorphie corporelle et de la mécanique de la culture de la minceur. Consumer les morts pour obtenir un corps plus petit, c’est littéraliser la façon dont le trouble alimentaire vide la personne qu’il prétend améliorer. Les images de plastique, de déchets et d’aliments emballés inscrivent ce tourment intime dans une économie plus vaste de l’appétit, celle qui vend le vide comme un idéal. Ce qui persiste, ce n’est pas le fantôme lui-même, mais le soupçon que Hana était déjà dévorée avant que le moindre surnaturel n’arrive.

Savoir si la métaphore tient son poids reste la question ouverte du film. Une malédiction surnaturelle est un cadre risqué pour un trouble alimentaire, et Saccharine flirte avec l’idée de transformer une affliction réelle en folklore, laissant la beauté de ses images atténuer le mal qu’elles montrent. L’accueil en festivals a été respectueux plutôt qu’enthousiaste, et le film ne prouve pas encore que James puisse étendre sa maîtrise de l’atmosphère vers quelque chose qui se résolve pleinement. Sur de longues séquences, l’ambiance argumente tandis que l’intrigue fait du surplace, et qui se méfie de l’horreur corporelle bâtie sur l’automutilation pourra trouver la prémisse plus punitive qu’éclairante.

Midori Francis as Hana in the horror film Saccharine (2026)
Midori Francis in Saccharine (2026)

Aux côtés de Francis, la distribution réunit Danielle Macdonald dans le rôle de Josie, Madeleine Madden dans celui d’Alanya, Joseph Baldwin en Ryan et Robert Taylor en Travis, avec Emily Milledge et Lisa Crittenden parmi les seconds rôles. James en signe aussi le scénario. Saccharine est une coproduction australienne, finlandaise et américaine assemblée par Carver Films et la société de genre XYZ Films, avec le soutien de Screen Australia et de la plateforme Stan.

Saccharine a été présenté en première au festival de Sundance et a voyagé par la Berlinale et le festival de Sydney avant de sortir dans les salles françaises le 3 juin 2026. Le film dure 113 minutes. Pour une œuvre sur une femme consumée par ce qu’elle consomme, la sortie ressemble à sa propre plaisanterie silencieuse.

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