Cinéma

Orange mécanique : la question magnifique et dangereuse de Kubrick sur le libre arbitre

Molly Se-kyung

Tout commence par un regard. Malcolm McDowell, l’œil souligné de noir, le menton baissé et les sourcils relevés, fixe l’objectif tandis que monte par en dessous le Beethoven synthétisé de Wendy Carlos. Autour de lui, le bar lacté Korova brille d’un blanc froid, son mobilier moulé en mannequins de fibre de verre, sa langue un argot adolescent que personne n’avait jamais entendu. En un seul plan, Orange mécanique vous prévient : vous êtes ailleurs, et pas tout à fait en sécurité.

Vient ensuite la question la plus inconfortable que Kubrick ait jamais mise à l’écran. Alex DeLarge aime Beethoven et l’« ultra-violence » à peu près à parts égales ; il entraîne ses drougs dans une nuit d’agressions et pire encore, est trahi puis emprisonné, et se porte volontaire pour la technique Ludovico, un traitement par aversion qui le rend physiquement malade à la seule idée de faire du mal. Libéré « guéri », il est sans défense, pion politique, un homme qui ne peut plus choisir. En adaptant Anthony Burgess, Kubrick pose l’énigme et refuse d’y répondre : un homme qui ne peut pas choisir le mal est-il encore un homme ?

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Un design que personne n’avait vu

Un demi-siècle plus tard, on copie encore ses surfaces. Les grands angles de John Alcott déforment la Grande-Bretagne du futur proche jusqu’à la rendre froide et clinique ; les décors — le Korova, les coquilles et les chapeaux melon, les barres brutalistes — ont fait de la dystopie un art pop. Et puis il y a le son. Wendy (alors Walter) Carlos a retravaillé Beethoven, Rossini et Purcell au synthétiseur Moog : la Neuvième devient l’extase intime d’Alex et Rossini accompagne ses tabassages. Le plus célèbre de tous : Alex gambade et frappe au cours d’un cambriolage sur « Singin’ in the Rain » de Gene Kelly, un moment improvisé par McDowell sur le plateau, qui transforme la joie en arme. Kubrick fait cohabiter la beauté et la brutalité dans le même cadre, sans jamais vous laisser détourner le regard.

L’Alex de Malcolm McDowell

Le film appartient à McDowell, et n’existerait pas sans lui. Son Alex est charmant, spirituel, éloquent et monstrueux : un narrateur qui se confie à vous, vous fait rire, puis commet l’impardonnable alors que vous souriez encore. C’est l’une des grandes interprétations déstabilisantes du cinéma anglophone, justement parce qu’elle interdit au spectateur de se sentir tranquillement supérieur. Les seconds rôles jouent large et théâtral, à dessein — l’écrivain de Patrick Magee, tout en yeux exorbités et chagrin, l’onctueux Deltoid d’Aubrey Morris — une caricature volontaire qui, pour certains, incarne la froideur même du film.

Malcolm McDowell dans le rôle d'Alex dans Orange mécanique (1971)
Orange mécanique (1971), réalisé par Stanley Kubrick.

Le film qui a disparu de Grande-Bretagne

Aucun film de Kubrick ne traîne une postérité plus étrange. Classé X aux États-Unis, il est devenu un paratonnerre en Grande-Bretagne après que la presse eut relié quelques crimes à ses images. Face à des menaces rapportées contre sa famille, Kubrick lui-même demanda à Warner Bros. de le retirer de la distribution britannique — et il y resta de fait introuvable jusqu’après sa mort, en 1999. Toute une génération britannique a grandi sans pouvoir voir légalement le film le plus commenté de son temps. La critique s’est fracturée elle aussi : Roger Ebert le balaya comme « un fatras idéologique, un fantasme paranoïaque de droite » ; Pauline Kael refusa sa sympathie pour Alex ; tandis qu’Empire et bien d’autres le défendaient comme l’un des sommets de Kubrick. Quatre nominations aux Oscars, aucune statuette.

Pourquoi il mérite toujours sa place

L’originalité est totale et la maîtrise écrasante : aucun autre film n’a cette forme, et presque rien n’y a vieilli. Ce qui maintient Orange mécanique juste au-dessous du sommet absolu est ce qui le rend inoubliable : c’est une provocation froide, par construction. La seconde moitié est délibérément schématique, la satire vous tient à distance, et l’objection d’Ebert et de Kael — le film serait plus amoureux de la vitalité d’Alex que de la douleur de ses victimes — est une réserve réelle et défendable, pas un défaut à balayer. Nommer cette froideur, c’est ce qui garde l’admiration honnête. Plus de cinquante ans après, il reste l’un des films les plus beaux, les plus cités et les plus véritablement dangereux jamais tournés.

Orange mécanique est sorti en 1971, écrit, réalisé et produit par Stanley Kubrick d’après le roman d’Anthony Burgess paru en 1962. Photographié par John Alcott, mis en musique par Wendy Carlos, il réunit Malcolm McDowell, Patrick Magee, Adrienne Corri et Warren Clarke. Il a reçu quatre nominations aux Oscars, dont meilleur film et meilleur réalisateur.

Réalisation

Stanley Kubrick

Stanley Kubrick

Distribution

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