Cinéma

Jean-Pierre Jeunet ou l’auteur pris dans le piège de son propre chef-d’œuvre

Penelope H. Fritz
Jean-Pierre Jeunet
Jean-Pierre Jeunet
Photo: ManoSolo13241324 / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Naissance3 septembre 1953
Roanne, France
ProfessionRéalisateur de cinéma
Connu pourLe fabuleux destin d'Amélie Poulain, Delicatessen, Alien, la résurrection
Récompenses3 César · 2 BAFTA

Il a commencé avec une comédie noire sur le cannibalisme et s’est retrouvé à incarner, aux yeux du monde entier, la douceur d’Amélie Poulain. Ce paradoxe — l’auteur du grotesque devenu symbole de tendresse — traverse toute la carrière de Jean-Pierre Jeunet et n’a pas fini d’être interrogé.

Né à Roanne, dans la Loire, en 1953, Jeunet a grandi dans une France provinciale où l’on apprenait à imaginer ce qui n’existait pas. La découverte du cinéma de Sergio Leone à l’adolescence le laisse muet pendant plusieurs jours — non d’admiration naïve, mais de la reconnaissance qu’une image seule peut contenir un monde émotionnel complet. Il achète sa première caméra à dix-sept ans, étudie l’animation à Cinémation Studios et commence à réaliser des publicités dans un registre inclassable : trop sombre pour le fantastique, trop chaleureux pour l’horreur, trop français pour Hollywood.

En 1974, au Festival d’Annecy, il rencontre l’animateur Marc Caro. Pendant plus d’une décennie, ils perfectionnent ensemble quelque chose qui résiste à la définition — gagnent un César pour le court métrage Le manège, réalisent des publicités que la télévision française n’avait jamais vues. Leur premier long métrage, Delicatessen (1991), est une comédie noire et grotesque installée dans un immeuble parisien post-apocalyptique où le propriétaire-boucher tue ses locataires pour nourrir les autres. Quatre Césars, dont Meilleure Première Œuvre et Meilleur Scénario. La association Jeunet-Caro est consacrée.

La Cité des enfants perdus (1995) va plus loin : un hercule de cirque cherche son petit frère kidnappé dans une ville portuaire dystopique gouvernée par un scientifique voleur de rêves d’enfants. Le film ouvre le Festival de Cannes cette année-là. Il confirme leur maîtrise de la direction artistique et d’une mélancolie particulière : celle de personnages qui tentent d’être humains dans un monde ayant mécanisé tout ce qui devrait l’être.

C’est alors que l’association prend fin. La Twentieth Century Fox propose à Jeunet le quatrième Alien. Il accepte. Marc Caro refuse — l’autonomie créative d’une franchise américaine à grand budget n’est pas ce qu’il recherche. Jeunet part à Hollywood avec un traducteur, presque sans anglais et avec un scénario de Joss Whedon qu’il commence à remanier immédiatement. Alien, la résurrection (1997) divise les spectateurs et déçoit les studios. Jeunet ne s’en est jamais repenti. « Si Joss Whedon l’avait réalisé lui-même, ce serait probablement devenu un grand succès. » Il ne le dit pas comme une concession.

Il revient en France et tourne Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Ce que le film accomplit dépasse la seule réussite commerciale — quoique le film figure parmi les productions francophones les plus lucratives de l’histoire. Il peint un Montmartre qui n’existe sur aucune carte : chaud, ambré, légèrement enchanté, peuplé d’une épicière qui compte ses légumes avec frénésie et d’une héroïne si terrifiée par ses propres sentiments qu’elle préfère orchestrer le bonheur des inconnus plutôt qu’avouer son amour. Cinq nominations aux Oscars. Deux BAFTA, dont Meilleur Film. Cinq Césars. Jeunet devient, aux yeux du public international, une signature qui le précédera partout.

Ce qui suit — Un long dimanche de fiançailles (2004), Micmacs à tire-larigot (2009), L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (2013), BigBug (2022) — est l’œuvre d’un cinéaste qui continue à faire des films selon ses propres termes. Et à être comparé, systématiquement, à un film de 2001. BigBug, sa comédie de science-fiction pour Netflix, obtient 47% sur Rotten Tomatoes. L’ombre d’Amélie pèse sur chacune de ces évaluations.

La question qu’il faut poser à propos d’Amélie n’est pas de savoir si le film est un chef-d’œuvre — la plupart des indices le suggèrent — mais s’il était reproductible. Le film est sorti en France à l’automne 2001, à un moment historique précis où le public mondial avait besoin de quelque chose de chaleureux et convaincu que les petits actes de bonté se propagent de manière insaisissable. Jeunet a construit ce monde avec un savoir-faire extraordinaire. Il n’a pas inventé le moment qui l’a accueilli. Et aucun savoir-faire ne pouvait reproduire simultanément les deux conditions. Ses films ultérieurs ne sont pas des échecs d’ambition : BigBug argumente sincèrement sur la technologie et l’isolement. Ce sont des films produits dans le vent contraire que Amélie elle-même a créé.

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À 72 ans, Jeunet continue à travailler. Au printemps 2026, il a mis en scène Cyrana — une réinterprétation théâtrale du mythe de Cyrano, écrite et interprétée par Juliette Wiatr — au Théâtre La Manufacture des Abbesses à Paris. Son prochain film, Violette, adapté du roman à succès de Valérie Perrin Changer l’eau des fleurs, avec Leïla Bekhti et Matthias Schoenaerts, est en post-production pour une sortie en 2026 via Studiocanal. La négociation entre le réalisateur de Delicatessen et celui d’Amélie dure depuis trois décennies. Violette en est le prochain argument.

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