Cinéma

Céline Sciamma : le regard comme question, cinq films comme réponse provisoire

La cinéaste française a construit une œuvre — Naissance des pieuvres, Tomboy, Bande de filles, Portrait de la jeune fille en feu, Petite Maman — qui a reconfiguré la façon dont le cinéma européen organise l'image de la féminité. Elle enseigne aujourd'hui dans des écoles de cinéma et se dit «éloignée de l'industrie». Cette distance n'est pas un retrait : c'est une méthode.
Penelope H. Fritz
Céline Sciamma
Céline Sciamma
Photo: UlrikeZimmermann / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Naissance12 novembre 1978
Pontoise, Val-d'Oise, France
ProfessionRéalisateur
Connu pourPortrait of a Lady on Fire, Tomboy, Petite Maman

Il est rare qu’une expression forgée dans le débat critique finisse par désigner quelque chose de précis. «Le regard féminin» fait partie de ces formules qui ont failli se vider de leur sens à force de circulation. Ce qui les a sauvées, c’est Céline Sciamma : non pas parce qu’elle a inventé le concept, mais parce qu’elle a produit les films qui lui ont donné un contenu vérifiable. Ses œuvres montrent concrètement ce que cela signifie de placer la caméra du côté de qui regarde plutôt que du côté de qui est regardé, et ce que cela coûte quand ce rapport s’inverse. Ce qu’elle fait aujourd’hui est plus difficile à nommer. Elle enseigne dans des écoles de cinéma européennes, assiste à des rétrospectives, regarde ses propres films se faire remonter et redistribuer, et explique aux journalistes qu’elle est «éloignée de l’industrie». Si cela constitue une pause, une métamorphose ou un refus silencieusement radical est la question ouverte que pose son moment actuel.

Elle est née en 1978 à Cergy-Pontoise, commune suburbaine planifiée au nord-ouest de Paris, dont la géographie répétable et les immeubles anonymes lui ont fourni, dit-elle, une formation. La banlieue — ordonnée en surface, sous pression par en dessous — est devenue l’architecture implicite de ses premiers films. Son père a travaillé dans ce qu’on appelait alors la recherche en intelligence artificielle avant de basculer vers la formation au design ; son frère Laurent est devenu humoriste et graphiste. Elle a fait une maîtrise de littérature française avant d’entrer à La Fémis, d’où elle est sortie diplômée en 2005.

À La Fémis, elle a développé ce qui constitue ses habitudes caractéristiques : l’économie, l’exactitude, le refus de l’exposition psychologique. Elle a écrit des scénarios — dont des épisodes de la série Les Revenants — avant de passer au long métrage. Ces crédits de scénariste ont leur importance parce que les films de Sciamma ne sont pas adaptés de sources préexistantes. Ils partent d’elle. Elle n’interprète pas des textes d’autrui. Elle construit depuis une position d’auteur pur, ce qui donne à son œuvre une densité particulière : rien n’y est fortuit, et les silences pèsent autant que les dialogues.

Son premier long métrage, Naissance des pieuvres, a été présenté à Cannes en 2007 et a remporté le Grand Prix de la Semaine de la Critique. Le film se déroule dans un club de natation synchronisée et s’organise autour de l’obsession érotique entre deux adolescentes ; il énonce la préoccupation centrale de Sciamma sans l’annoncer comme telle. Tomboy, en 2011, lui a valu une reconnaissance plus large : un film sur une enfant qui se présente comme un garçon pendant un séjour estival, construit avec la simplicité structurelle d’une nouvelle et la précision perceptive d’autre chose. Bande de filles, en 2014, s’est aventuré dans un territoire social différent — une adolescente noire dans une cité parisienne, se trouvant et se perdant dans la cohésion temporaire d’un groupe.

Il existe une version de la réputation de Sciamma qui la réduit à une cinéaste du «cinéma queer», une marque pour les débats de festival sur la représentation. Cette lecture n’est pas fausse, mais elle est incomplète d’une manière qui compte. Sa préoccupation réelle n’est pas l’expérience queer en tant que telle, mais l’architecture même du regard : qui voit, qui est vu, ce que ces positions coûtent, et qui tire profit de l’échange. Bande de filles a été critiquée en France pour le regard qu’elle posait sur ses protagonistes noires — une réalisatrice blanche organisant l’image de la féminité noire pour un public de festival majoritairement blanc. Sciamma a affronté ces critiques sans les récuser, et la discussion qu’elles ont engagée a affiné sa réflexion sur ce qui autorise n’importe quel cinéaste à raconter une histoire qui n’est pas déjà la sienne. Le résultat a été Portrait de la jeune fille en feu.

Sorti en 2019, situé dans la Bretagne du XVIIIe siècle, Portrait de la jeune fille en feu raconte l’histoire d’une portraitiste chargée de peindre la ressemblance d’une femme qui refuse de poser pour l’image. Le film a obtenu le Prix du meilleur scénario à Cannes et a révélé au public international ce que la critique française savait déjà. Ce n’est pas une histoire d’amour qui se trouve être queer — c’est un film sur les conditions dans lesquelles les images sont fabriquées : qui les commande, qui les réalise, qui y est saisi, et ce qui est détruit et préservé dans l’acte de regarder. La relation entre Sciamma et son actrice principale Adèle Haenel — qui avait également figuré dans son premier film — était publiquement connue ; l’intimité du film porte ce poids sans s’y réduire.

Petite Maman, en 2021, a duré 72 minutes et s’est dépouillé de presque tout. Une enfant qui visite la maison de sa grand-mère rencontre une petite fille de son âge qui s’avère être sa mère à huit ans. Le mécanisme du film tient de la fable ; sa précision émotionnelle est autre chose. Il n’a fait aucune concession à la logique du film de festival de prestige — pas d’urgence, pas de gestes déclaratifs vers la signification, pas d’architecture formelle qui annonce ses propres ambitions. Certains critiques ont trouvé cela dépouillé ; d’autres ont reconnu là une rigueur d’un autre ordre. Sciamma n’a pas semblé particulièrement intéressée par la distinction.

Depuis Petite Maman, sa production a changé de registre. Elle a co-écrit The Balconettes, une comédie d’horreur sur la colère féminine réalisée par Noémie Merlant et co-écrite avec Pauline Munier. Elle a écrit le scénario de Brume, un film d’animation réalisé par Chloé Nicolay. En 2026, le Centre Pompidou lui a consacré une rétrospective complète en tant qu’invitée d’honneur ; MK2 Films a acquis les droits mondiaux de sa filmographie ; la Berlinale lui a remis un Teddy d’honneur pour sa contribution au cinéma queer. Ce sont les gestes institutionnels qui surviennent quand quelqu’un est célébré ou quand une œuvre est absorbée dans le canon de façon sécurisée. Sciamma, comme à son habitude, utilise ce moment de rétrospective pour se demander ce qui vient ensuite, et non pour confirmer ce qui était déjà là.

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Aucun nouveau long métrage n’a été annoncé. Elle a dit qu’elle «crée des archives» et «fabrique ses propres images» — des formulations qui suggèrent un processus plus qu’un produit. Ce qu’elle construit n’est peut-être pas encore nommable, même pour elle. Cette ambiguïté, venant de la réalisatrice qui n’a jamais fait deux fois le même film, ressemble moins à une hésitation qu’aux premières traces de quelque chose qui n’existe pas encore.

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