Cinéma

Le Mondial de Martín sur Netflix : comment le Mexique a décroché une Coupe du monde dont personne ne voulait

Veronica Loop

Avant la moindre réplique, Le Mondial de Martín dit où l’on se trouve par sa seule image. Le plan se remplit de la lumière ambrée d’une capitale qui n’existe plus : berlines officielles couleur café léger, cendriers débordant sur des bureaux en formica, lueur cathodique d’une régie de Televisa, laine brune des hommes qui décident à huis clos. Gabriel Ripstein bâtit le milieu des années 1980 par la matière plutôt que par la nostalgie, et cette matière est fissurée : au fond du cadre, les façades éventrées et les fers tordus que le tremblement de terre de 1985 a laissés ouverts comme des plaies derrière la comédie.

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Dans ce décor entre Diego Luna, en Martín de la Torre, fonctionnaire intermédiaire doté d’un talent dangereux pour promettre l’impossible. Le film raconte l’épisode invraisemblable qui a fait du Mexique l’hôte d’une Coupe du monde qu’il n’aurait jamais dû accueillir. La Colombie, organisatrice initiale, s’était retirée sous l’effet de l’effondrement économique ; la FIFA cherchait un remplaçant ; les États-Unis et le Canada tournaient autour du prix. Luna, également producteur, incarne un personnage inventé, et cette invention est la liberté du récit : affranchi du biopic, le film peut accuser un système au lieu de régler ses comptes avec un homme.

L’astuce, c’est que le football ne compte presque pas. Le Mondial de Martín ne parle pas de qui soulèvera la coupe ni des buts de Hugo Sánchez. Il parle de la façon dont un État fabrique de la légitimité à partir d’une catastrophe, et de qui en perçoit la rente pendant qu’on demande au pays d’être fier. La candidature devient le miroir de la machinerie du pouvoir mexicain, et la blague que Ripstein réussit, scène après scène, c’est que l’impossible a marché précisément parce que personne, dans la pièce, ne pouvait se permettre la vérité.

À partir d’un scénario écrit avec le romancier Daniel Krauze, Ripstein joue la satire au premier degré. Les interprétations s’arrêtent juste avant la caricature et laissent le décor d’époque dire l’éditorial que les dialogues taisent. La production de Gaumont reconstitue l’époque jusqu’au papier peint, et la caméra filme une conférence de presse ou une poignée de main en coulisses avec la gravité qu’un film de casse réserve à un coffre. Cette grammaire empruntée est son choix le plus tranchant : elle filme la paperasse et les coups de fil comme un braquage, si bien que le spectateur encourage l’escroquerie avant de comprendre ce que l’on escroque.

Et l’escroquerie a des noms. Le film installe à la table Emilio Azcárraga, le magnat de Televisa qui se disait soldat du PRI, rendant impossible à ignorer le mariage entre le parti unique et la chaîne qui vendait son image. Henry Kissinger surgit comme l’angle du lobbying américain. Et par-dessus tout pèse septembre 1985, quand un séisme a tué des milliers de personnes dans la capitale quelques mois avant l’arrivée du monde. Le tournoi fut monté sur cette plaie comme un projet de moral national, et le film ne laisse jamais oublier le sol sur lequel il se tient.

Le cinéma mexicain a une longue tradition pour ce genre de règlement de comptes, et le film connaît sa filiation. Ses cousins les plus proches sont les satires du PRI de Luis Estrada, La Loi d’Hérode et La Dictature parfaite, qui transformaient la corruption du parti unique en farce que le public reconnaissait comme un documentaire. Il y a Rudo y Cursi, la comédie de Carlos Cuarón qui lisait la classe mexicaine à travers le football et qui réunissait déjà Luna. Et il y a le nom : Gabriel est le fils d’Arturo Ripstein, dont les huis clos ont cherché des décennies durant la cruauté tapie dans les vies ordinaires.

Autour de Luna, la distribution incarne les archétypes de l’époque. Karla Souza joue Susana Gómez-Mont, une stratège qui lit la salle plus vite que les hommes qui la dirigent ; l’Azcárraga de Daniel Giménez Cacho est tout en velours menaçant. Memo Villegas apparaît en figure de Hugo Sánchez, le footballeur-symbole qui est à la fois la raison d’être du spectacle et presque accessoire face aux arrangements qui le rendent possible.

Ce que Le Mondial de Martín refuse de trancher, c’est la question que laisse le coup de sifflet final. Quand un pays gagne le droit d’accueillir le monde, à qui appartient la victoire : aux tribunes, au combinard, à la chaîne, au parti qui s’en attribue le mérite ? Ripstein laisse monter les cris puis s’attarde, une seconde de trop, sur les visages de ceux qui crient, jusqu’à ce que le rire se fige en autre chose : le soupçon que le spectacle a toujours servi à empêcher qu’on pose la question.

Le Mondial de Martín arrive sur Netflix le 5 juin, après une projection à la Cineteca Nacional de Mexico. Il sort au moment où la Coupe du monde revient en Amérique du Nord, l’édition 2026 étant coorganisée par le Mexique, les États-Unis et le Canada, ce qui donne à la satire le tranchant que ses auteurs visent manifestement. Quarante ans après la candidature qu’il met en scène, le film tend au spectateur un miroir et un chronomètre : quelque part, en ce moment même, le prochain spectacle se monte, et il demande seulement que, cette fois, on remarque qui le monte.

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