Cinéma

Largué est un drame de rupture sincère dont la bonne question mérite une réponse plus audacieuse

Le film turc d'Ozan Açıktan (2022) repose sur l'interprétation tout en retenue de Burak Deniz.
Martha O'Hara
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Dès les premières minutes de Largué, quelque chose se confirme : Burak Deniz n’a pas besoin de grand-chose pour tenir l’écran. Il suffit d’un regard, d’un geste contenu, d’un silence qui s’étire un peu trop longtemps. Ozan Açıktan le sait, et c’est sur cette certitude que repose l’essentiel du film.

Sorti en 2022, Largué est un drame romantique sans artifice, ancré dans le quotidien d’un homme en crise. Semih (Deniz) vient de se faire quitter par Defne (Dilan Çiçek Deniz), sans explication satisfaisante. Ce que le film explore n’est pas tant la rupture que ce qu’elle révèle : les angles morts que Semih n’avait pas voulu voir, la distance qui s’était creusée sans qu’il y prête attention.

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La mise en scène d’Açıktan est sobre, presque ascétique. Elle privilégie les plans serrés sur les visages et les gestes, laissant les micro-expressions de Deniz faire le travail que d’autres réalisateurs confieraient au dialogue ou à la musique. L’acteur incarne Semih avec une justesse qui désarme — ses silences ont du poids, ses regards fuyants trahissent une vulnérabilité que le scénario n’a pas besoin d’expliquer. La scène où il confronte son ex-petite amie concentre toute cette tension dans un échange dont chaque réplique laisse transparaître la douleur et l’incompréhension — moins de la dramaturgie que de l’observation.

Le film ne se contente pas d’une étude à un seul personnage. Açıktan intègre les dynamiques amicales et familiales pour élargir le portrait de Semih. Ceyda Düvenci et Berrak Tüzünataç, en particulier, occupent leur espace avec une présence réelle plutôt que de simplement servir la trajectoire du protagoniste. Şükran Ovalı, Ersin Arıcı et Dolunay Soysert complètent ce tissu secondaire avec efficacité, même si certaines de leurs scènes manquent de naturel.

Le rythme, délibérément modéré, peut déconcerter. Largué ne cherche pas à surprendre ni à provoquer ; il raconte une histoire ordinaire avec une attention au détail qui finit par payer — même si quelques séquences de transition s’étirent inutilement et font sentir le poids des cent sept minutes.

La bande-son, discrète, fait son travail sans fanfare. Les choix musicaux, souvent mélancoliques, amplifient l’émotion sans jamais basculer dans le pathos — ce qui est plus difficile à réaliser qu’il n’y paraît dans ce type de film.

Largué pèche davantage par ce qu’il ne fait pas. L’histoire se déroule à Istanbul, ville qui traverse le film comme un décor davantage que comme un milieu de vie. Le potentiel d’une narration ancrée dans la réalité urbaine et sociale turque reste largement inexploité, et ce refus du particulier affaiblit ce qui aurait pu distinguer Largué d’une rupture filmée n’importe où ailleurs dans le monde. La question centrale du film — Semih était-il incapable de voir ce qu’il avait, ou a-t-il simplement choisi de ne pas le voir ? — méritait un ancrage bien plus précis.

Il y a aussi la question de Defne. Dilan Çiçek Deniz fait ce qu’elle peut avec un personnage qui n’existe, dans les faits, que comme catalyseur de la crise de Semih. La rupture est traitée comme un événement subi plutôt que comme une décision motivée, et cette asymétrie narrative prive le film de la complexité qu’il revendique par ailleurs. Ce n’est pas un défaut mineur : dans un film qui prétend explorer l’échec amoureux à deux, ne voir que la moitié de l’équation crée une frustration que la performance de Deniz ne suffit pas à dissoudre.

Largué s’inscrit dans une tradition de drames romantiques turcs qui privilégient l’introspection sur le spectacle. Açıktan, dont le travail s’est souvent concentré sur les dynamiques humaines, apporte ici une cohérence stylistique reconnaissable. Le film existe sur ses propres termes, et il a la modestie de ne pas prétendre être autre chose que ce qu’il est.

Le problème, c’est que cette modestie a un coût. Largué se contente parfois du minimum quand il pourrait exiger davantage — de lui-même, de ses personnages, de son spectateur. La bonne volonté ne manque pas ; l’audace, si.

Largué tient debout grâce à Burak Deniz — et c’est à la fois son plus grand atout et son aveu le plus révélateur.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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