Cinéma

L’Exorciste, pierre angulaire du cinéma d’horreur américain, n’a rien perdu de sa force ni de son ambiguïté

Chef-d'œuvre de William Friedkin (1973), le film continue de hanter autant qu'il interroge la foi.
Martha O'Hara
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L’ouverture de L’Exorciste est un coup de poing : une caméra qui se rapproche lentement du visage d’un prêtre vieillissant, Max von Sydow, dans les ruines de Hatra. Son regard se durcit quand il découvre un talisman ancien. Ce plan inaugural pose l’ancrage historique et religieux du film, mais aussi son ton : lent, pesant, inévitable.

L’Exorciste, c’est d’abord une histoire de possession démoniaque, oui, mais c’est aussi une plongée dans la foi, la science, et l’angoisse existentielle. William Friedkin ne fait pas dans le fantastique bon marché : il filme des prêtres qui doutent, des médecins impuissants, un ami de la famille retrouvé mort dans des circonstances inexpliquées, et une mère (Ellen Burstyn) qui voit sa fille (Linda Blair) se transformer en monstre. La possession de Regan n’est pas qu’un effet spécial — bien que la scène du lit qui tremble soit un moment de pure terreur physique. C’est une descente aux enfers psychologique, où chaque plan serré sur le visage déformé de Blair ou chaque cri strident devient une lame plantée dans le ventre du spectateur.

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Friedkin et son équipe ont mis bien plus longtemps que prévu à tourner ce film, et ça se sent. La réalisation est minutieuse : les mouvements de caméra sont rares mais précis, comme la longue prise qui suit Regan en train de se balancer dans un rocking-chair, ses yeux injectés de sang fixant l’invisible. Le son est un personnage à part entière — les chuchotements démoniaques, le bruit des pas dans l’escalier, le silence oppressant avant l’explosion de violence. La bande-son de Mike Oldfield, avec sa mélodie obsédante, renforce cette atmosphère de malaise.

Pourtant, L’Exorciste n’est pas parfait. Le film traîne parfois en longueur, notamment dans les scènes entre Chris MacNeil et ses amis, qui semblent sortir d’une comédie des années 70 plutôt que d’un thriller horrifique. Certains dialogues sonnent faux, comme si Friedkin avait du mal à équilibrer le réalisme documentaire qu’il cherche avec le surnaturel pur. Et la fin, bien que puissante dans sa symbolique religieuse, peut sembler abrupte après deux heures de tension.

Mais quand L’Exorciste fonctionne, il fonctionne à plein régime. La scène de l’exorcisme est un chef-d’œuvre d’horreur et de mise en scène : les gros plans sur les visages des prêtres en sueur, la lumière qui clignote comme une bougie mourante, le démon qui parle à travers Regan d’une voix rauque et caverneuse.

Ellen Burstyn porte presque à elle seule la première heure du film : sa détresse de mère ne cherche jamais l’apitoiement, elle s’impose comme quelque chose de brut et d’épuisé. Linda Blair fait ce que peu d’actrices adultes oseraient — céder entièrement à la possession sans recul calculé — et cette absence de contrôle apparent rend la chose proprement terrifiante. Jason Miller joue le père Karras avec une fatigue intérieure qui convainc : c’est un homme qui doute moins de Dieu que de lui-même, et c’est précisément pour ça qu’il devient vulnérable. Max von Sydow n’est jamais aussi fort que quand il se tait — une immobilité étudiée qui porte tout le poids du sacrifice à venir.

La production du film a été marquée par des difficultés considérables. Les blessures et les décès sur le plateau ont alimenté les rumeurs d’une malédiction, mais ils n’ont fait qu’ajouter à la légende du film. Friedkin a dû se battre contre les studios pour imposer son casting de choix, préférant des acteurs moins connus mais plus authentiques.

La réception critique initiale était mitigée, mais le public a répondu avec enthousiasme. Les files d’attente devant les cinémas étaient légendaires, et certains spectateurs ont eu des réactions physiques fortes aux scènes choquantes. Le film a brisé des records au box-office et a marqué un tournant dans l’industrie du cinéma d’horreur.

Cinquante ans après, L’Exorciste reste une proposition radicale : un film de genre qui prend au sérieux ses propres questions sur la foi et le doute, et qui refuse de rassurer le spectateur par une conclusion nette. Ce que Friedkin a compris — et que ses nombreux imitateurs ont rarement retenu — c’est que la vraie terreur n’a pas besoin d’explication.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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