Cinéma

Avec Jumbo, un studio indonésien impose son animation face à Pixar

Martha O'Hara

Un garçon au visage rond se plante au milieu d’une rue gorgée de soleil et brandit un livre d’images illustré au-dessus de sa tête, comme un trophée, tandis que deux camarades le tirent par la manche. L’image est vive, façonnée à la main, ostensiblement artisanale, et elle résume à elle seule la promesse de Jumbo, ce long métrage d’animation indonésien qui suit Don, un orphelin solitaire attaché à un recueil de contes hérité comme à la dernière chose chaleureuse qu’il lui reste.

C’est le trait qui porte l’argument. Chaque surface de Jumbo, de la peinture écaillée d’une petite ville côtière à la poussière suspendue dans la lumière de l’après-midi jusqu’au poids tendre des visages, a été bâtie de zéro par un studio local, plus de quatre cents animateurs et ingénieurs mobilisés sur près d’un demi-siècle d’heures cumulées pour tenir l’écran à côté des dessins animés américains qui remplissent le même multiplexe. Le pari a payé sur une échelle inédite dans le pays : le film est devenu le titre le plus rentable jamais produit en Indonésie, et la plus grosse sortie d’animation que l’Asie du Sud-Est ait jamais envoyée en salle.

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Le casting vocal dit assez clairement quel film on regarde. Don repose sur les épaules de Prince Poetiray, un jeune interprète chargé de porter un long métrage entier sur la ligne étroite qui sépare la comédie du deuil, et l’entourage s’appuie sur des noms que les familles indonésiennes connaissent déjà, parmi lesquels le chanteur Ariel du groupe NOAH et l’actrice et chanteuse Bunga Citra Lestari. On reconnaît là un projet grand public, calibré pour toucher les quatre quadrants d’audience, plutôt qu’une expérience de cinéma d’auteur ; autour de Don, ses amis Mae et Nurman et un petit fantôme nommé Meri sont majoritairement doublés par de jeunes voix, ce qui maintient le registre au plus près de l’âge des enfants visés.

Derrière tout cela se tient Ryan Adriandhy, humoriste de scène et figure d’Internet qui s’installe pour la première fois dans le fauteuil de réalisateur. Le saut est réel : passer de sketches courts à un drame animé de long métrage sur la perte, c’est un changement d’échelle que le film assume ouvertement. Adriandhy, qui a coécrit le scénario avec Widya Arifianti, construit son récit à partir du folklore indonésien et de la mythologie intime d’un enfant plutôt que d’importer un moule hollywoodien, et c’est précisément cette décision qui donne au film sa texture locale au lieu d’un décalque de quoi que ce soit.

Ce qui tient l’ensemble, c’est le livre. Les contes hérités par Don débordent sur la palette du film, rouges chauds et ors crépusculaires, un récit dans le récit qui autorise les animateurs à quitter la ville naturaliste pour quelque chose de plus pictural chaque fois que l’enfant se replie dans son imagination. Le deuil circule sous toute la surface. Don a perdu ses parents, et le film revient sans cesse à la douleur d’être petit et négligé, d’être sous-estimé à cause de sa taille, sans jamais laisser le sentiment glisser vers la leçon de morale. L’amitié qui le ramène vers les autres, sa grand-mère, Mae et Nurman, et un fantôme aux affaires inachevées, voilà le moteur ; le monde visuel se charge de l’essentiel de la part émotionnelle.

Ce sont les chiffres qui expliquent que le film fasse aujourd’hui le tour du monde. Chez lui, il a rassemblé des millions de spectateurs et dépassé au box-office tous les titres locaux qui l’avaient précédé, avant d’entamer un déploiement international échelonné, de la Russie à la Turquie, du Vietnam à Taïwan en passant par la Malaisie et une série d’autres marchés, qui a transformé une réussite nationale en produit d’exportation. Un accord de diffusion mondial a suivi, plaçant le film devant des spectateurs qui n’avaient jamais entendu parler de son studio. La programmation espagnole en salle arrive à la toute fin de cette campagne, et elle compte parmi les rares sorties en salle en Occident qu’une animation indonésienne contemporaine ait jamais décrochées.

Rien de tout cela ne garantit que le film voyage. Jumbo a été réglé pour un public indonésien, sorti pour coïncider avec l’Aïd, imprégné d’idiomes locaux et d’une fierté proprement nationale, celle de voir un blockbuster fait maison distancer les géants importés, autant de repères qu’un public de multiplexe européen, nourri de Pixar et de DreamWorks, n’apporte pas avec lui. L’émotion qui fonctionnait comme catharsis à domicile peut sembler sirupeuse ailleurs, et l’obstacle le plus sérieux ne tient sans doute pas à la qualité du film : disponible depuis des mois, doublé et sous-titré, sur une plateforme mondiale, il se heurte à une question évidente sur qui achète encore un billet.

Don in a street scene from the animated film Jumbo, 2025
Don in Jumbo (2025)

Au générique, on retrouve Prince Poetiray dans le rôle de Don, entouré de Quinn Salman, Graciella Abigail, M. Yusuf Ozkan et Muhammad Adhiyat, qui complètent le jeune ensemble. Jumbo a été produit par Visinema Studios avec Springboard Entertainment et Anami Films, écrit par Adriandhy et Arifianti, et dure cent deux minutes, une durée longue pour un film destiné aux enfants, signe de la quantité de récit qu’il cherche à porter.

À ce jour, aucune sortie en salle française n’est confirmée pour Jumbo, alors même que le film est disponible partout dans le monde sur Netflix. Sa prochaine étape en salle se joue en Espagne, où il sort le 24 juillet 2026, un débranchement théâtral qui intervient bien plus d’un an après sa carrière record dans son pays et quelque sept mois après son arrivée mondiale en streaming. Reste, pour le public francophone, un paradoxe qui dépasse ce seul film : à mesure que la diffusion instantanée devient la norme, la salle cesse d’être le lieu où l’on découvre une œuvre pour devenir celui, plus rare et plus choisi, où l’on décide de la voir à l’échelle que ses auteurs avaient en tête.

Distribution

  • Quinn Salman — Meri (voice)
  • Graciella Abigail — Mae (voice)
  • M. Yusuf Ozkan — Nurman (voice)
  • M. Adhiyat — Atta (voice)

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