Cinéma

Ìjọ̀gbọ̀n : rêves et conséquences dans le Nigeria rural

Martin Cid
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Le plan d’ouverture de Ìjọ̀gbọ̀n s’attarde sur quatre adolescents assis à l’ombre d’un baobab. Leurs rires rompent le silence des paysages ruraux du Nigeria. Le drame de Kunle Afolayan ne raconte pas seulement la découverte de diamants bruts : il s’intéresse aussi aux rêves et aux illusions qu’elle fait naître. Le film ancre cette histoire de fortune soudaine dans la réalité âpre de la vie au village, où chaque décision pèse lourd et où toute richesse a son prix.

Connu pour ses drames engagés comme The Cedars, Kunle Afolayan insuffle à Ìjọ̀gbọ̀n la même urgence. Le réalisateur excelle à saisir les nuances du comportement humain lorsque la pression monte. Il suit ici quatre adolescents — incarnés par Ruby Akubueze, Yemi Solade, Bimbo Manuel et Sam Dede — dont l’existence bascule à jamais lorsqu’ils découvrent une bourse de diamants bruts dissimulée près de leur village. La première partie du film est la plus réussie : les personnages y sont campés avec une grande justesse, tout en retenue. Ruby Akubueze se distingue particulièrement dans le rôle de la meneuse de fait du groupe, donnant à son personnage un mélange de détermination et de vulnérabilité.

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La photographie, sans effets tape-à-l’œil, sert efficacement le récit. Les longs plans qui montrent les villageois vaquer à leurs occupations quotidiennes nous plongent dans leur univers ; la rupture provoquée par les diamants n’en paraît que plus brutale. Le travail du son renforce cette impression : bruissement des feuilles, conversations lointaines et cris d’oiseaux composent une atmosphère à la fois intime et ample. Ce drame, sorti en 2023, tire ainsi parti de son cadre pour donner corps à son histoire.

Ìjọ̀gbọ̀n perd toutefois pied lorsqu’il délaisse le drame centré sur ses personnages au profit d’une tension dictée par les codes du genre. Dans la deuxième partie, des menaces extérieures font leur apparition : l’inquiétant étranger de Fawaz Aina et l’informateur tiraillé d’Ebiesuwa Oluwaseyi, tandis que les adolescents tentent de garder leur découverte secrète. Ces nouveaux éléments font monter les enjeux, mais nuisent aussi au rythme. Les scènes qui devraient tenir le spectateur en haleine s’étirent, alourdies par des dialogues chargés d’explications. Le film aurait pu perdre au moins quinze minutes sans rien sacrifier de son cœur émotionnel.

C’est dans son interprétation que Ìjọ̀gbọ̀n donne le meilleur de lui-même. Akubueze, Solade, Manuel et Dede livrent tous des prestations naturelles, sans affectation, qui rendent crédibles les dilemmes moraux de leurs personnages. Kayode Ojuolape Jnr. et Yemi Sodimu, dans des rôles plus modestes mais déterminants, donnent de l’épaisseur au tissu social du village. L’alchimie entre les acteurs principaux est palpable et rend leur parcours commun aussi prenant que déchirant.

La mise en scène d’Afolayan reste dans l’ensemble sobre et directe, une approche qui convient à ce drame ancré dans le réalisme. Le film laisse néanmoins parfois passer l’occasion de dépasser les conventions du genre. Une identité visuelle plus affirmée ou une narration plus inventive aurait pu aider Ìjọ̀gbọ̀n à se démarquer dans un paysage déjà riche en drames sociaux. Afolayan avait déjà abordé ce type de récit engagé dans The Cedars (2015).

Sur le fond, le film interroge des thèmes intemporels : la cupidité, la loyauté et le pouvoir corrupteur de l’argent. Son histoire dépasse largement le cadre nigérian et touche à des vérités universelles sur la nature humaine. Ìjọ̀gbọ̀n s’adresse aux spectateurs qui aiment les drames portés par leurs personnages, solidement ancrés dans un lieu et empreints d’une véritable authenticité émotionnelle.

Les comparaisons avec d’autres films du genre sont inévitables. Sans atteindre la profondeur psychologique d’une œuvre comme The Wound (2017), Ìjọ̀gbọ̀n trouve sa place en privilégiant le particulier plutôt que le général. Il est question d’individus, et non de sociétés ; cette proximité constitue à la fois sa plus grande force et sa principale limite.

Le rythme est le principal défaut du film. La deuxième partie, en particulier, s’encombre de sous-intrigues superflues et de confrontations répétitives. Un scénario plus resserré aurait permis de fluidifier ces séquences sans atténuer l’impact émotionnel du récit. Certains personnages secondaires — notamment l’antagoniste incarné par Aina — auraient également gagné à être développés avec davantage de nuances.

Malgré ces défauts, Ìjọ̀gbọ̀n propose une exploration prenante, quoique inégale, de la jeunesse, de l’ambition et de leurs conséquences. Le film doit beaucoup à ses interprètes et à sa capacité à inscrire une prémisse presque fabuleuse dans un cadre réaliste. La mise en scène d’Afolayan est maîtrisée, même si elle manque parfois de l’audace nécessaire pour arracher le récit aux motifs familiers du genre.

La troisième partie tente de dénouer les fils de l’intrigue, mais la résolution paraît précipitée. Les trajectoires de personnages essentielles trouvent leur conclusion sans véritable aboutissement, et certaines scènes chargées d’émotion produisent moins d’effet qu’elles ne le devraient. Une montée en puissance plus progressive aurait donné à ces moments le sentiment d’être mérités, plutôt que de surgir brusquement.

Au bout du compte, Ìjọ̀gbọ̀n est un film solide, mais sans éclat, dans le registre du drame social. Il touchera surtout les spectateurs qui apprécient les études de personnages et sont prêts à passer outre ses faiblesses de construction.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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