Cinéma

Cassandro : la puissance à fleur de peau de Bernal porte ce biopic sur la lucha libre

Molly Se-kyung
Ajoutez-nous sur Google

Le premier plan de Cassandro s’attarde sur le regard perçant de Gael García Bernal, le visage à demi dissimulé derrière le masque étincelant de son alter ego. Une image qui résume la tension centrale du film : le jeu de forces entre identité et représentation, entre la vulnérabilité à nu de Saúl Armendáriz et le spectacle flamboyant de Cassandro.

Le biopic de Roger Ross Williams retrace l’histoire vraie de Saúl (Bernal), un catcheur amateur gay d’El Paso qui accède à la célébrité internationale après avoir créé Cassandro, le « Liberace de la lucha libre ». Le film ne se contente pas de raconter son ascension : il dissèque le prix de l’authenticité dans un monde qui exige de chacun qu’il se conforme aux règles. La performance de Bernal est la colonne vertébrale de Cassandro, une leçon de retenue et d’intensité. Il saisit le désespoir silencieux de Saúl et la manière dont son langage corporel passe du dégoût de soi à la défiance, à mesure qu’il assume son identité. La scène où Saúl endosse pour la première fois le personnage de Cassandro — paillettes, sequins et tout le reste — est électrisante, non seulement par la métamorphose visuelle, mais aussi parce que Bernal traduit la terreur et la libération qui accompagnent le fait d’entrer dans une nouvelle peau.

YouTube video

La force du film tient à la précision de son ancrage. Les séquences de catch sont viscérales, et les chorégraphies suffisamment affûtées pour rendre toute la dimension physique des combats sans sacrifier le rythme du récit. La musique de Marcelo Zarvos souligne les moments clés d’une énergie pulsée, notamment dans « First Fight » et « Victory », où elle s’amplifie pour accompagner les triomphes de Cassandro. Les seconds rôles, en particulier Roberta Colindrez dans celui de Sabrina et Raúl Castillo dans celui de Gerardo, enrichissent les relations de Saúl. La brève apparition de Bad Bunny en Felipe ressemble toutefois à une occasion manquée : son personnage, insuffisamment développé, se réduit à un ressort scénaristique au lieu de prendre pleinement corps.

C’est dans son rythme que Cassandro montre ses limites. Le film expédie des moments clés de la vie de Saúl, en particulier son combat contre l’addiction et les séquelles émotionnelles de sa tentative de suicide. Ces scènes charnières auraient mérité davantage de nuances ; elles sont au contraire survolées, laissant au public le soin d’en reconstituer la portée. La fin, bien que satisfaisante, paraît abrupte. Une année passe en quelques images, et Saúl connaît soudain le succès après avoir surmonté ses démons. La résolution est nette, mais elle ne rend pas pleinement compte de la réalité chaotique du rétablissement.

Sur le plan culturel, Cassandro brille. C’est une déclaration d’amour à la culture mexicaine et chicano, qui met notamment en lumière les tensions entre homophobie et acceptation dans le monde du catch. Le film ne cherche pas à édulcorer les préjugés auxquels Saúl est confronté, mais célèbre aussi la joie et le sentiment d’appartenance que l’on trouve dans la lucha libre. Des costumes éclatants à l’atmosphère électrique des rings, chaque détail est restitué avec soin.

L’exploration de l’identité queer est à la fois tendre et courageuse. Le parcours de Saúl, du dégoût de soi à la fierté, est dépeint avec sensibilité, même si le film s’appuie parfois sur les clichés de la souffrance queer sans vraiment les détourner. La présence de véritables catcheurs comme El Hijo del Santo renforce l’authenticité du récit, mais leurs rôles restent assez superficiels : ils font davantage office de décor que de personnages dotés d’une réelle capacité d’action.

Les comparaisons avec d’autres biopics consacrés à des icônes queer, comme Rocketman ou Bohemian Rhapsody, sont inévitables. Mais Cassandro trouve sa propre voie en inscrivant l’histoire de Saúl dans le contexte culturel précis de la lucha libre. Le style visuel du film reste sobre : il privilégie les interprétations naturalistes et les gros plans intimistes au grand spectacle. Ce choix ancre le récit dans le réel et rend les combats de Saúl immédiats, presque viscéraux.

La réalisation de Roger Ross Williams est solide, sans être remarquable. Il aborde les séquences de catch avec assurance, mais sa mise en scène des passages dramatiques paraît assez conventionnelle. Les hauts et les bas émotionnels du film sont bien rendus, mais il leur manque l’élan cinématographique qui aurait pu faire passer Cassandro du bon biopic au grand film.

Les thèmes de l’identité et de l’acceptation ne vieillissent pas, ce qui confère à Cassandro une portée universelle. Le film touchera surtout les spectateurs sensibles aux récits de résilience queer et d’authenticité culturelle. Ses problèmes de rythme et sa résolution précipitée risquent cependant de laisser certains sur leur faim.

Au final, Cassandro est un biopic captivant, malgré ses défauts. La performance de Bernal et sa richesse culturelle le portent, mais le récit pâtit de choix narratifs précipités.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.