Analyse

Le boom thérapeutique a rempli les salles d’attente sans clarifier qui y a sa place

Molly Se-kyung

Le mot « anxiété » a envahi la langue. Il désigne désormais aussi bien l’inquiétude diffuse d’un dimanche soir que la détresse paralysante qui empêche de quitter son appartement depuis trois semaines. Les campagnes de sensibilisation à la santé mentale ont passé dix ans à apprendre au public à mettre des mots sur ses états intérieurs. Elles ont réussi. Ce qu’elles n’ont pas construit, c’est le vocabulaire de la distinction qui suit.

Le stress, l’anxiété et les troubles anxieux cliniques sont trois phénomènes distincts. Ce ne sont pas trois points sur un même curseur allant du léger au grave. Ils opèrent par des mécanismes différents, requièrent des interventions différentes et possèdent des pronostics différents. Pourtant, la conversation culturelle autour de la santé mentale a aplati ces distinctions en un continuum où le seuil clinique disparaît dans la zone floue entre « je suis un peu stressesé » et « il faudrait peut-être que je consulte ». Il en résulte un paradoxe : jamais nous n’avons eu autant de mots pour désigner la détresse intérieure, et moins de capacité qu’auparavant à déterminer quand ces mots décrivent quelque chose qui relève d’une prise en charge clinique.

La distinction commence par le mécanisme. Le stress, tel que le définit l’Association américaine de psychologie (APA), est une réponse à une demande externe identifiable. Une échéance, un conflit, un diagnostic médical, un licenciement : le stress existe en relation avec un déclencheur précis et se résolve, en grande partie, lorsque ce déclencheur disparaît. La réponse physiologique est adaptative, car ces états ont évolué pour aider les organismes à traverser une menace réelle. Le problème clinique du stress n’est pas ce qu’il fait pendant qu’il opère, mais ce que l’exposition prolongée fait au système qui le supporte.

L’anxiété, c’est ce qui émerge quand le système de réponse à la menace a appris à fonctionner sans déclencheur. L’APA la définit comme une réponse à un danger perçu plutôt que concret — interne, anticipatoire, disproportionnée par rapport à toute cause externe identifiable. L’anxiété peut exister sans stress ; elle ne se résout pas quand la situation extérieure change. Ce qui la rend cliniquement intéressante est aussi ce qui la rend culturellement difficile à situer : elle est subjective, invisible, et capable d’imiter des expériences humaines courantes comme l’inquiétude ou la timidité sociale.

Un trouble anxieux clinique exige quelque chose de plus que des sentiments anxieux : il exige que ces sentiments altèrent le fonctionnement, persistent à travers le temps et les contextes, et ne puissent être expliqués par une autre condition médicale. Une analyse publiée en 2025 dans la revue Depression and Anxiety, fondée sur les données de l’étude mondiale sur la charge de morbidity, a comptabilisé 359 millions de personnes dans le monde répondant aux critères diagnostiques des troubles anxieux — environ 5 à pourcentage de la population mondiale, non la majorité.

La confusion entre ces trois états n’est pas uniquement sémantique. Les traitements qui fonctionnent pour les troubles anxieux cliniques — thérapie cognitivo-comportementale ciblée sur les boucles d’évitement, médication pour le trouble anxieux généralisé ou le trouble panique — ne sont pas les mêmes interventions que celles qui aident quelqu’un à gérer une période de travail stressante. Et appliquer une intervention clinique à une détresse sous-clinique peut non seulement ne pas aider, mais, dans certains cas, aggraver le problème.

Un résultat du programme australien Better Access en fournit l’illustration la plus dérangeante. Ce programme gouvernemental a élargi l’accès à la thérapie subventionnée. L’analyse de ses résultats a constaté que les patients présentant des symptômes légers d’anxiété ou de dépression qui sont entrés dans le traitement clinique avaient plus de probabilités d’évoluer négativement que positivement. Ce résultat, cité par Nick Haslam de l’Université de Melbourne dans son article de 2026 « Concept Creep and the Mental Health Crisis », n’est pas un argument contre la thérapie. C’est un argument contre l’application d’une structure clinique conçue pour des troubles modérés à graves à des personnes dont la détresse ne dépasse pas le seuil clinique.

La théorie du « concept creep » de Haslam offre une explication structurelle. Les concepts de santé mentale subissent une expansion historique : leurs définitions s’élargissent, le seuil d’application s’abaisse, et ce qui décrivait autrefois des affections cliniques graves en vient progressivement à englober des expériences plus bénignes. Haslam’s recherche de 2025 conclut que si le public est devenu meilleur pour reconnaître la maladie mentale, il est simultanément devenu moins aptà reconnaître son absence.

L’argument contraire mérite d’être pris au sérieux : avant l’expansion du vocabulaire, des millions de personnes atteintes de troubles cliniques réels n’étaient pas reconnues. Selon l’enquête GrowTherapy de 2026, l’anxiété et le stress représentent 34   % de la demande globale de thérapie aux États-Unis. Pour ceux qui, dans ce pourcentage, présentent un trouble clinique réel, le mouvement de sensibilisation a été le chemin vers un soin qu’ils n’auraient peut-être jamais cherché autrement.

Mais l’accès aux services de santé mentale a baissé à 47,4   % des personnes qui le recherchaient en 2026, contre 50   % l’année précédente. La crise des listes d’attente est en partie un problème d’adéquation. Si les ressources cliniques sont absorbées de manière disproportionnée par un stress sous-clinique, les personnes atteintes de troubles suffisamment graves pour altérer leur fonctionnement attendent plus longtemps et arrivent en plus mauvais état.

Ce que l’on sait / Ce qui reste débattu

Ce que l’on sait : Le stress, l’anxiété et les troubles anxieux cliniques sont mécaniquement distincts et nécessitent des réponses différentes. L’étude mondiale sur la charge de morbidité comptabilise 359 millions de personnes répondant aux critères cliniques — environ 5   % de la population mondiale. La recherche de Haslam documente un concept creep mesurable. Les données australiennes montrent un préjudice réel lorsqu’on applique un traitement clinique à des symptômes sous-cliniques.

Ce qui reste débattu : Si la sensibilisation en santé mentale a aidé plus de personnes qu’elle n’en a confondues. Si la bonne réponse à la crise des listes d’attente est un meilleur tri à l’entrée ou une capacité clinique significativement élargie. Et si le seuil du DSM est tracé au bon endroit : ses critiques soutiennent que la ligne entre trouble et variation ordinaire a été fixée par consensus professionnel, non par la biologie.

Le projet vocabulaire était nécessaire. Le projet triage qui aurait dû l’accompagner est toujours en attente.

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