Documentaires

Martin Short : Une vie XXL sur Netflix : la joie comme métier

Veronica Loop

Le frère aîné de Martin Short est mort dans un accident de voiture quand il avait douze ans. Sa mère est morte d’un cancer quand il en avait dix-sept, son père d’un AVC quand il en avait vingt, sa femme d’un cancer de l’ovaire au moment où il fêtait ses soixante ans. Ces deuils familiaux, accumulés sur cinquante ans, sont la matière biographique sous-jacente d’un homme dont chaque collaborateur — de Steve Martin à John Mulaney — décrit la joie comme la donnée la plus stable de son caractère professionnel. Martin Short : Une vie XXL est le documentaire qui pose la question que personne, jusqu’ici, n’avait formulée frontalement : que coûte cette joie, et comment Short l’a-t-il fabriquée ?

La joie comme discipline, pas comme tempérament

La tentation, face à un humoriste comme Short, est de résoudre l’énigme en appelant cette joie une « personnalité ». L’idée semble évidente : Short est drôle, il s’investit dans chaque pièce où il entre. Le film de Lawrence Kasdan refuse cette lecture dès la première séquence. Il documente la joie comme quelque chose que Short a entraîné, décidé, et qu’il continue d’interpréter avec la discipline d’un acteur de théâtre tenant son numéro de onze heures cinq soirs sur sept depuis cinq décennies.

Steve Martin ouvre le film avec une phrase qui passe pour une formule et qui est en réalité une thèse : « si Marty ne peut pas venir, vous annulez la soirée. » La phrase ne décrit pas la personnalité de Short. Elle décrit la valeur professionnelle de la fiabilité — être le plus drôle dans chaque pièce, à l’heure, pendant cinquante ans. Le documentaire refuse l’explication facile par la magie personnelle. Ce qu’il montre, c’est du travail.

YouTube video

Le choix de Lawrence Kasdan comme réalisateur constitue la première déclaration structurelle du documentaire. Kasdan a consacré sa carrière à filmer la manière dont les gens se parlent au moment où quelque chose vient de finir : Les copains d’abord, Grand Canyon, La fièvre au corps, Mumford. Il s’agit ici de son premier long-métrage documentaire, à soixante-dix-sept ans, consacré à un homme qu’il connaît depuis qu’ils ont tourné ensemble Mumford en 1999. Force est de constater que cette filiation entre fiction et documentaire est ce qui fait la singularité du film.

Ce qu’un scénariste-réalisateur apporte à un portrait, et qu’un documentariste pur n’apporte pas, c’est la structure comme argument. Kasdan n’assemble pas : il compose. Les entretiens avec Eugene Levy, Catherine O’Hara dans l’une de ses dernières apparitions à l’écran, Tom Hanks, John Mulaney, et les fils de Short, Michael et Oliver, ne fonctionnent pas comme des têtes parlantes. Ils fonctionnent comme un dialogue choral monté contre une question que Kasdan avait décidé en amont qu’il valait la peine de poser.

Une vague de portraits comiques en fin de carrière

Martin Short : Une vie XXL s’inscrit dans un schéma industriel net. Le film sur Chevy Chase, celui sur John Candy, celui de Will Ferrell avec Adam McKay, le projet sur Eddie Murphy : les plateformes traversent méthodiquement la génération SCTV-SNL pendant que les sujets sont encore vivants pour y répondre. La majorité de ces films relèvent du registre corporatif de la rétrospective. Une vie XXL se distingue sur deux points : il est dirigé par un confrère et la propre famille de Short apparaît à l’écran.

Il y a un second ancrage, plus culturel. Le public actuel valorise la bienveillance exercée en public d’une manière qui n’était pas centrale il y a cinq ans. La fatigue collective face à la dureté des espaces médiatiques a fait monter d’un cran la valeur des figures fiablement chaleureuses, et Short — qui a passé cinq décennies à être aimable dedans et hors caméra — est devenu l’exemple canonique contemporain de ce à quoi ressemble la générosité professionnelle exercée comme métier. Pour le spectateur français, cette figure arrive avec un capital culturel accumulé : Franck Eggelhoffer dans Le père de la mariée et, plus récemment, sa complicité avec Steve Martin dans Only Murders in the Building. Le film n’a pas à expliquer qui il est. Il a à expliquer de quoi il est fait.

La question que le film ouvre et qu’il ne ferme pas est la question même qui a organisé la vie professionnelle de Short. Si la joie est une discipline, qu’est-ce que cette discipline transforme ? Quel coût, exactement, le public ne voit-il jamais ? Le film n’y répond pas. Il documente, à la place, la décision répétée — cet acte de se présenter, jour après jour, pendant cinq décennies, pour faire rire.

Les dernières minutes montrent Short déguisé en Jiminy Glick, son personnage de faux journaliste obèse, regardant la caméra et lâchant : « tout le monde a son documentaire en ce moment. » Il sait qu’il est sur un tapis roulant. Il a choisi d’y monter par lui-même. Et cet acte, suggère le film, fait lui aussi partie de la discipline. Reste alors la question plus large que Une vie XXL dépose sans la résoudre : celle de savoir ce que vaut, dans une époque qui valorise la radicalité émotionnelle, la décision répétée d’être aimable en public.

Marty, Life Is Short
Marty, Life is Short. Martin Short in Marty, Life is Short. Cr. Courtesy of Netflix © 2026

Martin Short : Une vie XXL sort sur Netflix le 12 mai 2026. Lawrence Kasdan réalise. Brian Grazer et Ron Howard sont producteurs exécutifs via Imagine Documentaries ; à la production, Sara Bernstein, Meredith Kaulfers, Christopher St. John, Justin Wilkes, Kasdan et Blair Foster. Steve Martin, Eugene Levy, Catherine O’Hara, Tom Hanks, John Mulaney, Steven Spielberg et Rita Wilson apparaissent à l’écran. Les fils de Short, Michael et Oliver, participent également.

Il s’agit du second projet Netflix centré sur Short, après le spectacle de stand-up de 2018 An Evening You Will Forget for the Rest of Your Life, tourné avec Steve Martin. Il a soixante-quinze ans. Il continue de tourner Only Murders in the Building. Le travail, dit-il à la caméra dans le documentaire, est la chose qu’il continue de choisir.

Discussion

Il y a 0 commentaire.